Les rebuts de l'Argentine

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°48, publié par la Section suisse d’Amnesty International, février 2007.
A Buenos Aires, la crise économique de 2001 a eu des effets désastreux: 100’000 cartoneros s’emploient chaque jour à vider les sacs d’ordures dans les rues pour récupérer cartons, papiers et plastique. Rencontre avec un groupe de jeunes qui n’a pas d’autre option pour survivre.

Soledad, Carolina et Cristian à Buenos Aires. © Isabel Valarino

Il est neuf heures du soir à Buenos Aires. La chaleur humide se fait enfin moins étouffante et c’est à ce moment que Cristian, Soledad, Lorena, Carolina, Janina et Magali sortent pour sillonner les rues de la capitale. Ces jeunes, âgé·e·s de treize à dix-neuf ans, ne sont pas à la recherche d’un bar branché mais de cartons, papiers et bouteilles en PET. Ils les revendent au kilo pour se faire de l’argent de poche et pour aider leurs parents. Cristian, quatorze ans, cheveux décolorés et casquette vissée fièrement sur la tête, explique: «Cela fait des années que je suis cartonero, on s’habitue.» Sa mère est décédée et son père est seul pour les nourrir, lui ainsi que ses cinq frères et soeurs. Depuis plus de six ans, ce groupe d’ami·e·s du quartier Villa Fiorito, situé en province à deux heures du centre, viennent tous les jours au coeur de la capitale vrombissante. Ils ne font pas figure d’exception, puisque pas moins de 100’000 cartoneros étaient recensés dans l’aire métropolitaine en 2005 par le gouvernement de la province de Buenos Aires. Il fut un temps où ces travailleuses et travailleurs du secteur informel venaient à cheval, traînant une charrue derrière eux pour ramener leur butin. Aujourd’hui, l’entrée dans la métropole est formellement interdite aux chevaux et le transport des matériaux est fait par camions ou par trains spéciaux. Des prototypes de motocycles à trois roues munis d’une plateforme de chargement sont actuellement testés et seront bientôt proposés à la vente.

Un marché lucratif

Presque la moitié des cartoneros sont des enfants et des adolescent·e·s, mais cette activité peut occuper des familles entières. La concurrence est donc grande pour ce groupe de jeunes. «Chacun a son propre secteur, mais il y a parfois des bagarres avec d’autres cartoneros», raconte Soledad, dix-huit ans. Une fois le tri effectué, le butin est chargé en vrac dans des chariots de fortune et traîné tant bien que mal quelques pâtés de maisons plus loin. Des intermédiaires leur rachètent le kilo de papier à dix-huit centimes suisses, celui de PET à seize centimes et celui de carton à huit centimes. Plus tard dans la nuit, ces camions se dirigent vers les entreprises de recyclage en périphérie de la ville pour le traitement des matériaux. On estime les bénéfices générés par ce recyclage improvisé à 200 millions de francs suisses par an. Loin du compte, Cristian et ses amis gagnent en moyenne huit francs suisses par jour, qu’ils se répartissent entre eux…

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L’école buissonnière

Maigre butin pour Soledad, qui a une petite fille d’un an et demi. «Comme j’étais enceinte, j’ai arrêté l’école en dernière année primaire, j’avais déjà redoublé trois classes. Normalement, on t’oblige à y aller.» C’est le cas de Carolina, âgée de seize ans qui, périodiquement, retourne sur les bancs d’école. Pourtant, depuis qu’elle a douze ans, elle n’y va plus régulièrement. «Je rentre chez moi vers trois ou quatre heures du matin; je suis trop fatiguée pour me lever tous les jours et pour étudier», explique-t-elle. Bien sûr, les parents réprouvent les activités de leur progéniture, mais l’apport financier n’est pas négligeable pour ces familles nombreuses. «Mon père fait de petits boulots, par-ci par-là. Avant, ma mère travaillait comme femme de ménage mais elle est tombée malade», confie Carolina qui a sept frères et soeurs. Ce cas est loin d’être isolé. En effet, la crise économique de 2001, le chômage et la détérioration du niveau de vie qui s’en sont suivis ont participé à l’augmentation dramatique du nombre de cartoneros. Malgré ces soucis, la soirée est animée et les heures de travail sont ponctuées par des plaisanteries. « Mon rêve, c’est d’être mannequin», révèle Carolina. Les confidences sont interrompues par une voiture de police qui s’arrête à notre hauteur; Lorena est interpellée. «Quelqu’un du voisinage a porté plainte», nous raconte-t-elle peu après. « Ils voulaient juste voir mes papiers d’identité», rajoute-t-elle, soulagée. Les mineur·e·sn’ont pas le droit d’être dans la rue à ces heures de la nuit, et la police les menace souvent de les envoyer à l’orphelinat.

Mécontentements

Les gyrophares ne sont pas passés inaperçus. Quelques instants plus tard, le gérant du restaurant d’en face vient à la rencontre de Lorena: «Ce n’est pas moi qui les ai appelés, je te jure, dit-il d’un air sincère. Je n’ai pas de problème avec toi et tes amis. C’étaient les cartoneros d’avant qui ne m’inspiraient pas confiance», ajoute-t-il en regardant le sol. Les papiers et les sacs d’ordures éventrés jonchent le sol et d’autres sacs-poubelles s’entassent contre le mur et sur le trottoir, prêts à être chargés. Janina avoue que les plaintes sont courantes, mais elle assure qu’ils s’efforcent toujours de débarrasser le désordre qu’ils font. «De toute façon, il y a toujours des gens qui se plaignent, mais moi je préfère encore ramasser le carton que d’aller voler», conclut Cristian.