En septembre, des dizaines de milliers de moines et de civil·e·s ont manifestés dans les rues de Yangon (ex-Rangoon). © AP/PA Photos
En septembre, des dizaines de milliers de moines et de civil·e·s ont manifestés dans les rues de Yangon (ex-Rangoon). © AP/PA Photos

Myanmar La révolution safran vire au rouge sang

C’était un espoir couleur safran, cet automne au Myanmar (nom officiel de la Birmanie). Il n’aura duré que deux semaines. Les chaudes couleurs des robes des moines sous la pluie de la mousson – des images qui ont fait le tour du monde des écrans de télévision. Isolé depuis des années, le Myanmar s’est soudainement retrouvé sur le devant de la scène.

Les jeunes religieux marchaient à travers Rangoon, à travers Mandalay, à travers Sittwe. Priant d’abord doucement, timidement, puis plus fort, et le poing levé. Pendant deux petites semaines. Leur protestation ne portait en apparence que sur l’augmentation du prix de l’essence et du diesel, arbitrairement décidée par un régime militaire sans scrupules. Mais au fond, il en allait du respect de la dignité humaine, des droits humains, et de tout le reste. Peu à peu, les spectateurs et spectatrices ont osé se mêler au cortège. On a alors pensé que le régime vacillait, que les généraux au pouvoir allaient fléchir pour la première fois depuis vingt ans, depuis la dernière grande révolte, en 1988. Il semblait que les autorités ne savaient plus comment répondre à ce défi moral relayé par les blogs, démultipliés par tant d’images.

Des ressources convoitées

On ne connaît pas les chiffres exacts de la révolution safran, qui a viré au rouge sang. Après deux semaines, le silence s’est abattu sur le pays. Les deux serveurs internet qui avaient brièvement ouvert le Myanmar sur le monde ont rapidement été mis hors service par le régime. Les blogs et les services de messagerie ont été fermés. Le Myanmar était redevenu ce qu’il avait toujours été, impénétrable, isolé. Un enjeu géopolitique pour ses puissants voisins et un conglomérat d’intérêts économiques inextricablement mêlés.

Un coup d’oeil rapide sur la carte suffit à expliquer les choses. Le Myanmar s’enfonce comme un coin entre l’Inde et la Chine. Il partage plusieurs milliers de kilomètres de frontières avec les deux pays, qui ne se touchent que tout au nord. Le Myanmar joue donc le rôle d’une zone tampon entre les deux rivaux asiatiques, ces deux grandes puissances en devenir. Il se trouvejuste au milieu d’un champ de forces géostratégiques qui sera peut-être le plus important de la prochaine décennie. Et il possède des ressources que beaucoup convoitent: le pétrole et le gaz.

On comprend pourquoi tous les acteurs de la région, les voisins proches ou éloignés, les grands comme les petits, se donnent si peu de peine pour ramener le régime birman à la raison. Personne ne veut devoir semoncer les généraux. Personne ne veut devoir le faire tout seul. En tout cas pas tant que la junte militaire semble aussi solidement établie. Tous se réfugient derrière un appel à la mesure et à la clémence envers le mouvement de protestation. Appel sans conséquences.

Le silence des puissants

Les plus grands – la Chine et l’Inde – sont aussi les plus retenus. La région a longtemps été une zone d’influence indienne, ce que la Chine conteste aujourd’hui. Toutes deux ont des vues sur le golfe de Bengale, et, plus loin, sur l’océan Indien. On voit sur la carte à quel point cet accès est important pour le commerce avec l’Occident – pour l’importation d’énergies fossiles en provenance d’Afrique et du Moyen-Orient aussi bien que pour l’exportation des marchandises fabriquées en Asie.

En passant par le Myanmar, la Chine peut s’épargner un long détour en mer de Chine ainsi que le passage du détroit de Malacca, qui peut être dangereux. C’est un rêve auquel elle tient beaucoup. Depuis de nombreuses années, les Chinois investissent dans les infrastructures birmanes. Ils ont aidé à construire les routes, les ports, les barrages, les aéroports. Sur l’île de Ramree, au large de l’Etat d’Arakan, situé à l’ouest du pays, il est prévu d’établir une plateforme pétrolière reliée par un pipeline à la ville de Kunming et à d’autres encore, plus à l’est. Les contrats sont signés, les travaux devraient commencer avant la fin de l’année. Un grand port est projeté sur cette même île, ainsi qu’un gazoduc qui traversera le Myanmar.

Mais ç’en est trop pour l’Inde. Delhi craint que la Chine ne prenne le contrôle du golfe du Bengale. Non seulement économiquement, mais aussi militairement. On spécule sur des bases militaires et des postes d’observation que la Chine aurait déjà installés sur la côte ouest du Myanmar. Personne ne peut démêler ce qui est vrai de ce qui relève d’une théorie du complot.

De nombreux intérêts entrent en conflit dans la région. Quels qu’ils soient, ils passent par le Myanmar. Il y en a probablement trop pour que les appels et les déclarations tonitruantes aient un réel effet. Les militaires birmans s’en réjouissent. Ils exercent le pouvoir depuis 1962 sans être dérangés, et ils sont toujours aussi impitoyables. Aucun crime ne leur fait peur. Ainsi la population a été soumise, à coups de déportation, de viols, d’incendies de village, de torture. Les étudiant·e·s qui osent s’exprimer sont persécuté·e·s. Parmi les dictatures asiatiques à la triste réputation, seule la Corée du Nord fait mieux.

Le pillage des généraux

Au cours des décennies, le régime a coupé du monde ce beau pays fertile. L’économie n’a pas cessé de décliner. Au vu des fabuleuses richesses de son sol et de son sous-sol – plantations de thé, pétrole, gaz, pierres précieuses –, le Myanmar devrait être l’un des plus riches pays d’Asie. Il est parmi les plus pauvres, pillé et vampirisé par une nomenklatura kleptomane qui ne recule devant aucun moyen pour asseoir son pouvoir. A Rangoon, elle écrase les démocrates, les fait espionner par des hordes de dénonciateurs grassement payés, qui épient à chaque coin de rue et s’infiltrent partout. Aung San Suu Kyi, icône de l’opposition et prix Nobel de la paix, est en résidence surveillée depuis plus de douze ans.

Au service de la répression, les généraux ont entraîné une des plus grandes armées du monde: ses effectifs se montent à près de 400’000 hommes. Elle engloutit plus de quarante pour cent du budget national; pour l’éducation, il reste tout juste 0,3 pour cent. Logique, lorsque l’objectif est de maintenir la population dans l’ignorance de ses droits.

La paranoïa des généraux est si grande qu’ils ont déplacé la capitale loin de Yangon (ex-Rangoon) vers l’intérieur du pays. Grâce au travail forcé de milliers de personnes, le général Than Shwe, la plus haute personnalité du gouvernement, a fait surgir une ville de nulle part. Presque un million de fonctionnaires ont été forcés de déménager à Naypyidaw, à 460 kilomètres de l’ancienne capitale. On a dit que Than Shwe, 74 ans, s’est fait conseiller par des astrologues pour déterminer le site de la nouvelle ville. Les familles au pouvoir vivent dans le luxe et leurs enfants étudient à l’étranger.

Tout cela devrait suffire pour une condamnation massive et sans équivoque de ce sombre régime. Pourtant, le Conseil de sécurité de l’ONU se déchire à propos des intérêts économiques et des intérêts stratégiques de deux de ses membres permanents (Chine et Russie). La communauté internationale est seulement parvenue, en fin de compte, à exprimer ses «regrets» à propos de la sanglante répression birmane – et l’asphyxie d’un fragile espoir, couleur safran, qui n’aura duré que deux semaines à l’automne 2007.

Oliver Meiler, correspondant en Asie du Sud-Est.

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°51, publié par la Section suisse d’Amnesty International, novembre 2007.