Chine Les mots et les sujets interdits

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°51, publié par la Section suisse d’Amnesty International, novembre 2007.
Alors que la liberté de la presse est protégée par la Constitution chinoise et que le gouvernement l’a honorée de belles promesses, celle-ci est quasiment réduite à néant à l’approche des JO 2008. Le jeu du chat et de la souris s’intensifie, notamment sur internet.

 © J.Allouch

Depuis le 1er janvier, en vue des Jeux olympiques de Pékin, certaines réglementations temporaires ont été adoptées pour que les journalistes étrangers bénéficient de plus de libertés. Plus besoin de demander l’accord des autorités locales pour enquêter en dehors de la capitale. Des sujets sensibles ont ainsi pu être réalisés, comme l’interview de l’épouse d’un prisonnier de conscience, ou un reportage sur l’impact dévastateur du sida dans la province du Henan. La promesse d’assurer une complète liberté de la presse pendant les JO serait-elle donc tenue? Pas sûr. Des journalistes étrangers ont déclaré avoir été harcelés, menacés, détenus voire agressés alors qu’ils cherchaient à travailler en dehors de Pékin. Un journaliste de la BBC qui s’était rendu dans le village de Shengyou, à trois heures de route de Pékin, a été arrêté et interrogé pendant plusieurs heures avant d’être renvoyé dans une ville voisine.


Afin de préserver la «sécurité nationale», la distribution des nouvelles provenant d’agences étrangères est sévèrement contrôlée en Chine depuis fin 2006. Il y a donc très peu de chances pour que l’information dégagée grâce à cet assouplissement parvienne aux Chinois·es.

 

Interdictions et répression

Le gouvernement chinois avait promis «une liberté totale des médias» avant et pendant les Jeux. En réalité, pour les journalistes chinois·e·s qui dépassent les limites définies par le gouvernement, la répression continue: incarcérations, démissions forcées, interdictions de publication. La vis a même été sérieusement serrée depuis le début de l’année, avec de nouvelles réglementations. Une liste de sujets ont ainsi été interdits pour la radio, la télévision et le cinéma, en lien avec le 17e Congrès du parti communiste chinois d’octobre. Un système de pénalités par points pour la presseécrite a aussi été mis en place: les mauvais élèves qui auront grillé leurs douze points devront fermer boutique. Les journaux sont donc contraints de s’autocensurer.

 

Une information de façade

Censure et propagande au nom de la «société harmonieuse» atteignent un pic monumental avec le Congrès du parti et les Jeux olympiques. Cai Chongguo (voir encadré) a constaté que le 25 août 2007 tous les journaux importants du pays avaient exactement la même première page: «Ça devient presque comique!».

Sur les grands accidents du travail, comme l’explosion d’une mine, ou les questions liées aux produits alimentaires, tous les journaux doivent utiliser l’information officielle. Au mois d’août, cent quatre-vingts mineurs du charbon sont décédés lors d’une catastrophe dont il a été interdit de parler. Le chiffre officiel du taux d’inflation, tel que véhiculé par les médias, serait largement inférieur à la réalité. D’autre part, la personnalité du président Hu Jintao fait l’objet d’un véritable culte: on trouve jusqu’à quatre photos de lui en première page des journaux. Sans compter les reportages complaisants, par exemple sur un couple de paysans qui travaille nuit et jour avec amour pour confectionner des chaussures pour le président.

 

La traque sur internet

Ces derniers mois, les autorités ont fortement augmenté la censure sur internet. Elles détenaient déjà la palme dans ce domaine. Les pages inaccessibles depuis la Chine sont innombrables. Un récent rapport, rédigé sous le pseudonyme de M. Tao par le responsable chinois d’une entreprise d’internet, pénètre au coeur du contrôle. On y trouve des exemples de consignes, prohibitives ou de propagande, qui ont été expédiées par les différents organes de gestion d’internet (tutelle éditoriale des sites). Le rapport détaille également le système de censure par mots-clés, qui fait que lors de la publication d’un billet sur le Falun Gong, l’auteur peut être dirigé sur «prière d’utiliser un langage convenable, de ne pas injurier les autres utilisateurs ni de les provoquer». Les sites qui introduisent ces filtres pour ne pas écoper d’amende ou de retrait de points sont aussi interdits de reproduction d’articles provenant de journaux chinois audacieux.

Malgré les apparences, le système n’est pourtant pas infaillible, comme l’ont montré des chercheurs de UC Davis et de l’Université de New Mexico. Le rapport de M. Tao cite d’ailleurs des moyens techniques pour contourner la censure.

Face à la tension actuelle, la résistance est forte, en particulier sur les blogs. Les Chinois·es ironisent sur la propagande et dirigent leur colère et leur souffrance vers des instances impersonnelles : «Serveur de m…, dictateur et hypocrite!». La pression pourrait se relâcher après les JO, car même la police donne des signes de fatigue dans l’exercice de la traque.