«Un indicateur de xénophobie»

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°51, publié par la Section suisse d’Amnesty International, novembre 2007.
Après un séjour en Suisse et la parution de son rapport sur la Suisse au printemps 2007, Doudou Diène, rapporteur spécial de l’ONU sur le racisme et les formes contemporaines de discrimination, revient sur le climat xénophobe et la campagne médiatique de l’UDC qui ont précédé les dernières élections fédérales.

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AMNESTY: Quelle est votre analyse de la situation actuelle en Suisse en matière de racisme et de discrimination?

Doudou Diène: Je trouve l’affaire sérieuse et grave. Premièrement, le fait qu’une affiche, comme celle du mouton noir, ait pu être placardée en Suisse actuellement est une indication que le climat général permet un tel type de discours et de plateforme politique. C’est un indicateur général d’intolérance et de xénophobie. Deuxièmement, ce qui m’inquiète, c’est la permanence de la plateforme xénophobe de l’UDC, parce que cette affiche n’en est que la dernière illustration.

Comment en sommes-nous arrivés à une telle situation en Suisse?
Il y a d’abord une tendance lourde en Suisse à la crispation identitaire. Il existe une identité traditionnelle en Suisse qui n’est plus conforme aux dynamiques multiculturelles auxquelles la société suisse fait face. La Suisse a toujours eu, sur un plan politique global, une position de neutralité. Et la neutralité a pour conséquence l’enfermement d’un pays dans son univers et ses intérêts nationaux propres. La Suisse n’a pas non plus été concernée par les conflits mondiaux. Ces expériences sont propices à la xénophobie et à la peur de l’autre. A ceci s’est rajouté le ıı Septembre et la centralité de la lutte contre le terrorisme. La peur du terrorisme a créé de nouvelles méfiances envers certaines populations. Cette crise a été instrumentalisée par certains partis politiques pour promouvoir des plateformes racistes, notamment à travers le débat sur l’immigration. En effet, et c’est là la deuxième raison, les questions relatives à l’immigration et aux étrangers n’ont plus été abordées par certains partis sous l’angle du respect des droits de l’homme, mais sous l’angle de la sécurité. On leur a fait subir un traitement de criminalisation. Et comme ce discours a un impact électoral, l’UDC étant le premier parti de Suisse, cela a amené les dirigeants à penser qu’ils pouvaient se lâcher par exemple avec cette affiche des moutons. Finalement, le racisme et la xénophobie deviennent la substance même d’un parti politique.

Quelle est la recommandation la plus rapidement applicable?
Il faut premièrement que les autorités reconnaissent qu’il y a un problème. Il faut créer, en plus de la Commission fédérale contre le racisme, une commission indépendante du gouvernement qui aurait des moyens financiers et juridiques de recevoir les plaintes, de mener des enquêtes. Il faut développer un code pénal plus complet. Il faut une stratégie culturelle, toucher à la manière dont l’histoire de la Suisse est écrite et enseignée, à la manière dont les cultures étrangères sont montrées. Il faut une histoire qui reflète les dynamiques multiculturelles profondes qu’a connues la Suisse tout au long de l’histoire. Il faut éviter que, malgré une reconnaissance légale du combat contre le racisme, on aboutisse à une société où les communautés vivent séparées.

Que répondez-vous aux personnes qui invoquent la liberté d’expression pour se justifier?
Qu’elles regardent leur propre législation. Les instruments internationaux indiquent que cette liberté d’expression ou d’information ne doit pas aboutir à la haine religieuse ou raciale. La liberté d’expression n’est pas un absolu. Elle est limitée dans de nombreux traités que la Suisse a signés, et la Constitution suisse ellemême pose des limites à cette liberté d’expression. Ce qui m’intéresse, c’est de rappeler à la Suisse ses engagements internationaux et de contribuer à un débat interne.