Les enjeux des réconciliations nationales

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°51, publié par la Section suisse d’Amnesty International, novembre 2007.
Avec Juger la guerre, juger l’histoire, Pierre Hazan décrypte l’histoire idéologique et politique des instruments de la justice internationale et de la réconciliation nationale.

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Journaliste spécialiste de l’humanitaire et des droits humains, témoin de nombreux conflits en ex-Yougoslavie, au Rwanda et au Proche-Orient, Pierre Hazan est aussi chercheur, et Juger la guerre, juger l’histoire est le fruit d’une thèse de doctorat. L’ouvrage commence avec le procès de Nuremberg après la Seconde Guerre mondiale et termine avec les poursuites engagées en 2005 par le Tribunal pénal international en Ouganda.

amnesty: Vous analysez l’exemple actuel de l’Ouganda. C’est la justice contre la paix?

Pierre Hazan : En Ouganda, il y a cette tension classique entre la recherche de la justice et celle de la paix. Comment construire la justice avec des criminels de guerre ? Faut-il les écarter du pouvoir, ou les inculper, ou les amnistier? On voit bien, en Ouganda, cette volonté d’instrumentaliser la justice. Le gouvernement ougandais, dans un premier temps, appelle la communauté internationale à agir et ensuite veut s’en débarrasser. La deuxième chose très intéressante en Ouganda, c’est le fait que les Acholis [les Acholis en Ouganda du Nord sont les principales victimes du conflit qui oppose le gouvernement à la Lord’s Resistance Army, ndlr] ont une justice traditionnelle qui ressemble un peu aux processus d’amnistie que nous connaissons. C’est une justice non pénale. Du point de vue des critères de la communauté internationale, cela pose une question de fond: la Cour pénale internationale (CPI) doit-elle reconnaître la justice acholie comme une véritable justice et s’abstenir d’intervenir ? Le cas ougandais ouvre sur des problématiques centrales dans le processus d’élaboration d’une justice sans frontière qui est en cours ; en particulier : comment articuler le droit et la culture, sachant par ailleurs que le droit comme la culture peuvent être instrumentalisés ?

N’y a-t-il pas de justice qui se pose audessus du politique?

Nous le savons bien, la justice internationale n’a pas de police internationale. Elle doit donc s’en remettre aux Etats, ne serait-ce que pour les arrestations. D’autre part, un certain type de preuves ne peuvent être fournies que par les Etats. Troisièmement, pour faire pression sur les Etats qui refusent de coopérer, le soutien actif et les pressions d’Etats forts sont indispensables. Par exemple, jamais Milosevic n’aurait été mis en prison à La Haye si les Américains et les Européens n’avaient pas conditionné l’attribution de prêts financiers importants et la perspective d’un rapprochement avec l’Union européenne à la collaboration de la Serbie avec le Tribunal pénal pour l’ex-Yougoslavie. On voit donc qu’à toutes les étapes, le politique est présent.

Des Commissions vérité et réconciliation ou des tribunaux pénaux internationaux se mettent en place ; parallèlement, dans les exemples que vous analysez – comme à Nuremberg ou, plus récemment, au Maroc –, de graves violations des droits humains sont commises…

Lorsqu’on utilise des instruments à finalité morale, c’est aussi pour des raisons politiques et stratégiques, pour se positionner du côté du bien. Souvent, la réalité politique est beaucoup plus complexe. C’est vrai que la fin de la Deuxième Guerre mondiale a coïncidé avec le début de la répression par l’armée française des indépendantistes algériens à Sétif. Ceci dit, les tribunaux militaires interalliés de Nuremberg ont stimulé une prise de conscience progressive que le droit de la guerre devait mieux protéger les populations civiles.

Les Commissions vérité et réconciliation sont issues d’une décision politique, mais ensuite elles doivent encore être crédibles aux yeux de la société civile?

D’une part, la justice internationale comme les Commissions vérité et réconci-liation n’ont de véritable valeur que si elles donnent lieu à un débat public au sein de la société civile. Sans ce débat public, leur effet est négligeable. C’est la capacité de stigmatisation qui est importante, la capacité de donner de la dignité aux victimes, d’élaborer progressivement une mémoire inclusive entre des groupes qui se sont durement affrontés. Cela peut conduire à la formation d’une nouvelle identité nationale, comme en Afrique du Sud. C’est tout cela qui se joue symboliquement à travers une Commission vérité et réconciliation ou avec la justice internationale. Ces processus doivent être débattus au sein de la société pour avoir une valeur.

Vous parlez aussi de la concurrence victimaire. Pensez-vous qu’aujourd’hui la victime a pris trop de place, trop d’importance, au détriment de la paix et de la reconstruction du lien social?

La figure de la victime a pris une place capitale. Le rôle des ONG dans ce processus a été très important. Les aspects positifs sont significatifs : des victimes jadis muselées par la société ont réussi à se faire entendre. Leur dignité a été restaurée par cette reconnaissance, alors qu’elles vivaient souvent dans l’obscurité la plus absolue, voire le mépris. Mais cette reconnaissance a produit des effets pervers, notamment la compétition entre différents groupes de victimes pour se trouver sous la lumière des projecteurs. Ce processus de surenchère victimaire a débouché sur une déplorable guerre des mémoires à la conférence de Durban en 2001, conférence pourtant censée lutter contre le racisme.