«Les gouvernements sous pression»

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°51, publié par la Section suisse d’Amnesty International, novembre 2007.
«Sans soutien du Nord, jamais les pays les plus pauvres d’Afrique n’atteindront les objectifs du Millénaire pour le développement», insiste Mary Robinson, l’ancienne haut-commissaire aux droits de l’homme de l’ONU.

© Alexander Egger © Alexander Egger

amnesty: Amnesty International veut, dans sa nouvelle campagne pour la dignité humaine, lutter contre la pauvreté. Quel est le lien entre pauvreté et droits humains?

Mary Robinson: Ce lien est évident : quand j’arrive dans un petit village en Afrique et que je parle à des mères, elles m’expliquent qu’elles ne reçoivent pas de médicaments pour leurs enfants malades, qu’elles ont peur de la criminalité ou qu’elles ont été violées. Quand je leur demande ce que signifient pour elles les droits humains, elles me répondent: l’accès à l’eau potable et une vie sans peur. Pouvoir vivre sans misère et sans peur, c’est un tout. Le soixantième anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme approche et j’espère qu’Amnesty International mettra au centre de sa campagne cet article si fondamental: «Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits.»

Que peut faire une organisation telle qu’Amnesty International pour lutter contre la pauvreté?

Amnesty peut, sans perdre sa renommée de défenseuse des droits civils et politiques, nous rappeler que les problèmes liés aux droits humains sont à traiter comme un ensemble. Les violations des droits économiques et sociaux sont dévastatrices pour les plus pauvres et les plus vulnérables. Le fait que, chaque jour, trente mille enfants meurent de faim ou de maladies curables est un scandale. Nous avons besoin de la force de tous ceux qui soutiennent Amnesty International, pour que le monde sache que c’est aussi un thème des droits humains. De nombreuses personnes ne se rendent pas compte que les droits à la nourriture, à la protection, à l’eau potable font partie des droits humains.

Si cette idée était ancrée dans toutes les organisations d’aide au développement, dans les pays donateurs, les fondations, et les fonds mondiaux, cela permettrait de faire un grand pas en avant. Amnesty soutient la campagne «0.7 % – Ensemble contre la pauvreté», qui demande au gouvernement suisse de mettre enfin en oeuvre ses promesses dans le cadre des objectifs du Millénaire pour le développement. Je soutiens fortement cette demande.

Le gouvernement irlandais a également tenté de s’écarter de sa promesse qui était de verser, d’ici à 2015, 0.7 % de son produit intérieur brut pour l’aide au développement, lorsque des problèmes économiques intérieurs sont apparus. Mais cela a déclenché de telles protestations de la part de la population irlandaise que le gouvernement a dû renouveler sa promesse. Je suis ravie que cette protestation rappelle au peuple suisse que son gouvernement a des obligations à remplir. Sans ce soutien, les pays les plus pauvres d’Afrique n’ont aucun espoir d’atteindre leurs objectifs du Millénaire pour le développement.

Lesquels de ces objectifs sont les plus fondamentaux? La lutte contre la faim,l’accès à l’eau, aux soins et à la santé ou l’éducation?

Tous sont liés, et doivent être encore plus fortement traités sous l’angle des droits humains. Les causes de la pauvreté sont aussi souvent la cause des maladies, du manque d’eau potable, de la malnutrition, du manque d’hygiène. Par exemple, les anti-rétroviraux pour la lutte contre le VIH/SIDA ne peuvent être administrés à une personne sous-alimentée. Le point de départ du développement est la formation, mais les conséquences liées au changement climatique sont aussi toujours plus perceptibles, voilà pourquoi tous ces buts sont communs.

Les objectifs du Millénaire pour le développement sont-ils vraiment réalistes? La Tanzanie a par exemple déjà annoncé que ses objectifs dans le domaine de la formation seront difficilement atteignables d’ici 2015.

Les objectifs en matière de santé, comme la diminution de la mortalité des enfants et des mères, ainsi que les objectifs de formation des filles me préoccupent particulièrement. La plupart de ces objectifs ne seront peut-être pas atteints par la plupart des pays africains. Mais je ne suis pas prête à les considérer comme inatteignables, nous ne sommes qu’à la moitié du délai imparti. Les pays industrialisés doivent simplement remplir leurs obligations. Il est nécessaire de mettre en place de véritables mesures dans les domaines de l’égalité des sexes, du développement durable et des droits humains. Ces notions s’entrecoupent, ce sont des problèmes indissociables.

Que peuvent faire les personnes touchées dans les pays pauvres?

Dans le domaine des droits économiques et sociaux, il est important que la population mette constamment sous pression son gouvernement afin que des progrès soient effectués dans les domaines de la santé ou de la formation. Les Etats africains se sont engagés il y a deux ans à investir 15 % de leur budget dans le secteur de la santé, mais très peu y sont parvenus. La société civile africaine doit mettre plus de pression. L’intérêt de l’engagement d’Amnesty pour les droits sociaux et économiques est justement que la population civile des pays en voie de développement puisse aussi se mobiliser. De même, dans les pays industrialisés, il est important de renforcer les objectifs du Millénaire pour le développement. La société civile des pays en voie de développement doit exiger de son propre gouvernement une bonne gestion du pouvoir, ainsi que des mesures effectives dans les domaines de la santé et de l’éducation. De cette façon, un travail véritablement efficace peut être envisagé.