Sénégal Les pirogues voient s’éloigner l’Europe

Reportage à Dakar par Emmanuelle Robert, journaliste à l’Agence télégraphique suisse (ATS), paru dans le magazine AMNESTY, n°51, publié par la Section suisse d’Amnesty International, novembre 2007.
Plus de trente mille migrant·e·s ont risqué leur vie en 2006 pour tenter de rallier les Canaries depuis le Sénégal sur des pirogues artisanales. A mi-2007, leur nombre s’élevait à quatre mille cinq cents. Des mères dissuadent désormais leurs fils de partir et la surveillance des côtes s’est renforcée.

© UNHCR/J.Björgvinsson

«Je ne veux plus partir. Grâce au Collectif des femmes pour la lutte contre l’émigration clandestine», lâche Sambaye Cissé, assis sous l’auvent d’une cour de Thiaroye-sur-Mer, dans la banlieue maritime de Dakar. Ce père de quatre enfants a tenté deux fois la traversée vers l’Europe. Boubou gris, début de barbe poivre et sel, le pêcheur, quarante-six ans, raconte: «J’ai fait une première tentative le 4 mars 2006. Le sixième jour, il y a eu une tempête, à la hauteur du Sahara marocain. La pirogue commençait à se démembrer. Un bateau de pêche a donné l’alerte.» Les quelque quatre-vingts candidats au rêve européen ont été rapatriés. Pas découragés, ils sont repartis en août, sur une pirogue artisanale de vingt-deux mètres. Interceptés à leur arrivée sur l’île espagnole de Tenerife, ils ont été rapatriés en septembre. «Certains ont voulu récidiver, mais entretemps, le Collectif des femmes s’était créé. Grâce à elles, les gens ont pris conscience que la traversée était un danger.» Sambaye est retourné à ses filets, mais les prix du poisson ne cessent de baisser. Alors «on se serre la ceinture».

D’autres ont eu moins de chance. Le fils unique de Yayi Bayam Diouf y a laissé sa vie. C’est ce qui a poussé l’énergique commerçante à fonder le Collectif des femmes pour la lutte contre l’émigration clandestine. «Je suis allée voir les mères pour les convaincre de ne pas financer le départ de leurs enfants. Au début, on me prenait pour une folle», raconte-t-elle, majestueuse dans son ample robe bleu azur, le téléphone portable vissé à l’oreille.

Un village saigné

«Les gens disaient que je faisais cela parce que mon fils avait échoué. » Puis d’autres sont morts. Beaucoup. « Alors, la communauté est venue me trouver, on s’est dit qu’il fallait faire quelque chose. » En quelques mois, le village s’était vidé de ses jeunes gens. «Il n’y avait même plus assez de jeunes pour organiser un match de foot !», s’exclame Yayi Bayam.

Maintenant, «plus personne ne part», assure la présidente du groupement de femmes. Ces dernières ont multiplié les réunions de sensibilisation et convaincu le chef du village et l’imam. «Notre société est très hiérarchisée. Si les autorités disent de ne pas partir, les gens obéissent.» Quiconque déroge à la règle se voit mis au ban de la société. Impossible, par exemple, d’acheter quoi que ce soit au marché.

Sept cents kilomètres sous surveillance

L’entreprise est aussi devenue plus difficile. Depuis septembre 2006, le Sénégal fait partie du dispositif de surveillance coordonné par Frontex, l’agence de contrôle des frontières extérieures de l’Union européenne (UE). L’accord qui le lie à l’UE, en particulier à l’Espagne, a d’ailleurs été reconduit pour une année, en juin dernier.

Les sept cents kilomètres de côtes sénégalaises sont scrutés par l’armée, la police et la gendarmerie, avec l’appui matériel de l’Italie et de l’Espagne, comme l’explique le colonel Alioune Ndiaye, responsable de la communication de la police : «L’Europe a compris que si elle nous laissait seuls face à ce problème, rien ne serait résolu», relèvet- il. Vedettes, avions, hélicoptères, véhicules terrestres, matériel informatique, de communication et de surveillance sont ainsi mis à disposition. «Quand on a parlé de vedettes espagnoles, les gens ont cru que les Européens venaient faire la loi chez nous. Il n’en est rien, ce sont des Sénégalais qui patrouillent», ajoute-t-il.

Depuis, «on enregistre une baisse de 90% des départs». Mais les passeurs inventent de nouvelles ruses. «Il y a beaucoup d’argent en jeu.» Des bateaux plus rapides ont ainsi fait leur apparition, remplaçant les pirogues «faciles à arrêter». «La lutte se durcit», observe le responsable de la communication de la police. Et les passeurs ont trouvé d’autres points de départ, comme la Gambie, la Guinée-Bissau ou même l’archipel du Cap-Vert.

Pour Sambaye Cissé, il faut s’attaquer à la cause des départs : «Pour que les jeunes aient un avenir chez eux et ne rêvent plus d’exil, l’Europe doit investir ici.»