Enquêter et dénoncer au Sri Lanka

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°51, publié par la Section suisse d’Amnesty International, novembre 2007.
Deux professeurs sri lankais reçoivent le prix Martin Ennals 2007 pour les droits humains. Ils recensent les violations des droits humains commises par toutes les parties au conflit. Au péril de leur vie.

AI © Martin Ennals Foundation/Stills-Marmolejo AI © Martin Ennals Foundation/Stills-Marmolejo

Au Sri Lanka, les hostilités entre les Tigres de libération de l’Eelam tamoul (LTTE) et l’armée ont repris de plus belle depuis deux ans. Des centaines de disparitions forcées et d’exécutions extrajudiciaires ont été recensées dans les six premiers mois de l’année 2007. Rajan Hoole et Kopalasingham Sritharan dénoncent depuis plus de dix-huit ans les exactions commises par toutes les parties au conflit. Le courage et la persévérance des deux co-fondateurs de l’antenne de Jaffna de l’UTHR (Professeurs d’université pour les droits humains) ont été récompensés début octobre par le prestigieux prix Martin Ennals 2007 pour les défenseurs des droits humains.

Dans la cible des LTTE

Pour Rajan Hoole, de passage à Genève pour la remise du prix, cette distinction «est une reconnaissance non seulement pour ce que nous avons fait mais pour toutes les personnes qui nous ont soutenus quand nous étions isolés. Tous ces efforts n’ont pas été vains.» Leurs enquêtes et dénonciations des violations des droits humains commises par les LTTE leur ont en effet valu de profondes inimitiés. Ils ont été menacés de mort par les LTTE qui ne pouvaient admettre cette voix indépendante au sein de la communauté tamoule.

Leur collègue, Dr Rajani Thiranagama, co-fondatrice de l’UTHR, a été assassinée en 1989. Les deux hommes ont été forcés de prendre des précautions: Rajan Hoole explique très calmement qu’il a d’abord dû quitter Jaffna, puis finalement Colombo pour ne revenir qu’épisodiquement. Les LTTE exécutent leurs cibles même dans la capitale. La discrétion de Rajan Hoole cache une détermination sans faille. Il explique que la paix avec les LTTE est impossible. Il connaît trop bien leur lourd bilan en matière de violations des droits humains. Il n’oublie pas que les LTTE ont commencé par éliminer tous les membres des autres groupes d’opposition tamouls, n’hésitant pas à décimer leur propre population, provoquant ainsi une véritable hémorragie au sein de la population tamoule qui s’est exilée en masse à l’étranger. En manque d’effectifs, ils ont alors commencé à recruter des femmes et des enfants. C’était en 1987, une année avant que Rajan Hoole et ses collègues ne fondent l’UTHR. Il se souvient aussi de l’assassinat de sa collègue: «L’armée indienne est partie le 20 septembre 1989. Le lendemain, les LTTE ont tué notre collègue ! Le gouvernement avait décidé de laisser les LTTE gérer Jaffna sans poser de question. Dès lors, ils ont eu le champ libre pour la cibler.»

Quand les autorités tuent

Aujourd’hui, Rajan Hoole doit craindre les autorités: «Je suis retourné au Sri Lanka début 2006. Le gouvernement a commencé à commettre des assassinats, à tuer des journalistes tamouls. On nous a conseillé de ne pas rester dans le pays. Je suis quand même resté, mais seulement quelques semaines.» Dix journalistes ont été tués depuis début 2006 et un onzième a «disparu». Selon Reporters sans frontières, la péninsule de Jaffna est devenue l’un des endroits les plus dangereux du monde pour la presse. Assassinats, kidnappings, menaces et censure en ont fait un enfer pour les journalistes, les militant·e·s des droits humains et les civil·e·s en général. C’est dans ce contexte extrêmement dangereux que l’UTHR mène ses enquêtes. Mais pour Rajan Hoole, «ce sont d’abord les personnes qui vivent dans les territoires en guerre qui font véritablement preuve de courage».