© Fabrice Praz
© Fabrice Praz

«Souvent, les pauvres sont expulsés»

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°52, publié par la Section suisse d’Amnesty International, février 2008.
Claude Cahn, du Centre pour le droit au logement et contre les expulsions (COHRE) basé à Genève, insiste sur la variabilité des contextes qui entourent les évictions forcées.

amnesty : Quels sont les différents contextes qui peuvent mener à des expulsions?

Claude Cahn : De nombreux facteurs peuvent conduire à des expulsions forcées et les contextes sont très variés. Elles peuvent avoir lieu dans le cadre de programmes de protection de l’environnement. Le gouvernement décide de créer une zone protégée dans un territoire recouvert de forêts mais habité, et en expulse les personnes indigènes. Dans d’autres cas, au contraire, c’est pour construire ou pour pouvoir mener de grands projets d’exploitation des ressources naturelles. A Pékin, les expulsions ont eu lieu dans le cadre d’un développement à grande échelle lié aux Jeux olympiques. On constate souvent des expulsions dans le cadre d’un développement lié à des méga événements tels les Jeux olympiques, les expositions universelles, etc.

Les expulsions forcées n’ont-elles pas souvent un rapport direct avec des intérêts économiques?

Très souvent, oui. C’est par exemple le cas du Nigéria: il y a deux zones importantes d’extraction du pétrole. Ces zones sont vraiment au coeur d’un immense business lié au pétrole et elles connaissent des situations d’expulsions massives dues à l’exploitation des ressources. Mais dans un même temps, au Nigéria, il y a des expulsions forcées qui sont simplement dues à une mauvaise planification. Quand le Nigéria a décidé d’avoir une nouvelle capitale et a commencé à construire Abuja, les autorités n’avaient pas prévu suffisamment de logements pour toute l’administration et pour tous ceux qui allaient travailler pour le gouvernement. Il y a eu de grands flux de migrations vers cette capitale et les gens se sont installés où ils pouvaient, ce qui a généré de grands bidonvilles. Le gouvernement a drastiquement «nettoyé» ces bidonvilles sans même en informer les habitants.

Est-ce que les expulsions forcées se font toujours avec l’appui des gouvernements?

Cela dépend vraiment des cas. Aux Etats-Unis, les actions sont initiées par des privés, mais finalement elles sont appuyées par les autorités. Il y a eu un cas célèbre l’été dernier avec Disneyland qui voulait expulser des communautés défavorisées qui s’étaient établies juste devant l’entrée du parc. Disneyland s’est adressé aux autorités locales et a obtenu leur appui pour les chasser. Au Zimbabwe en 2005, c’est le gouvernement qui a procédé à la plus grande expulsion qu’on puisse imaginer : cent mille personnes! Simplement pour «nettoyer» la ville. Ni la procédure ni les droits individuels des personnes n’ont été respectés.

Quels sont les groupes particulièrement visés par les expulsions?

En général, ce sont des personnes provenant des couches sociales les plus défavorisées, des minorités ethniques ou indigènes, et des femmes. Ces groupes sont particulièrement concernés par les violations du droit au logement. Les pauvres peuvent facilement être déplacés. Par exemple à Manille, les personnes qui se sont déplacées dans la ville à la recherche de travail ont squatté des endroits qui n’étaient pas du tout faits pour y vivre. Elles sont régulièrement chassées par la police. Mais la raison pour laquelle elles sont venues à Manille, c’est qu’elles sont pauvres et qu’elles n’ont pas d’autre opportunité.

Quelles sont les conséquences pour les personnes expulsées?

Très souvent, les personnes reviennent. Parfois, les communautés s’organisent pour faire valoir leurs droits, comme aux Philippines. A Abuja au contraire, tous les réseaux sociaux se sont désintégrés.