© Privé
© Privé

Colombie Les entreprises tirent profit des conflits

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°52, publié par la Section suisse d’Amnesty International, février 2008.
En Colombie, plus de trois millions de personnes ont été déplacées de force ces vingt dernières années. Un chiffre record principalement dû au conflit interne qui mine le pays mais aussi au commerce de la drogue et à l’exploitation des ressources naturelles par les multinationales. Dont certaines sont basées en Suisse.

La Colombie est un pays riche en matières premières. Mais bien loin de remplir le ventre de ses habitant·e·s, cette richesse cause leur malheur. Elle nourrit le conflit armé depuis plus de quarante ans et est une des causes principales des déplacements forcés. Les victimes sont souvent des personnes qui vivent de la terre, des populations indigènes et afro-colombiennes, chassées suite à des menaces, des assassinats ou des massacres, au mépris de leurs droits individuels ou collectifs à la terre.

En Colombie, les expulsions ne sont pas seulement la conséquence du conflit armé, mais constituent aussi un but en soi. D’après une étude de l’Internal Displacement Monitoring Centre (IDMC – Centre de recherche sur les déplacement internes), les combats entre l’armée ou les organisations paramilitaires et la guérilla ont principalement eu lieu dans des zones riches en matières premières ou destinées à des méga projets. Au milieu des années quatre-vingts, les cartels de la drogue, associés aux élites politiques et aux propriétaires terriens, ont encouragé une nouvelle forme d’organisation paramilitaire. La guerre contre la guérilla est alors un prétexte pour annexer d’immenses portions de territoire. Aujourd’hui, d’après l’IDMC, 0,4 pour cent des propriétaires terriens possèdent 61 pour cent du pays, presque deux fois plus qu’il y a vingt ans. Inversement, 57 pour cent des petits paysans ont été repoussés dans moins de 2 pour cent du territoire. La Colombie est l’un des pays où la terre est le plus inégalement répartie. Toutes les réformes agraires ont avorté.

Pillages

Aujourd’hui, peu de choses ont changé. Selon une estimation de la Consultoría para los Derechos Humanos y el Desplazamiento (CODHES – Centre de consultation pour les droits humains et les déplacements), près d’un million de personnes ont été déplacées depuis 2002. Les vagues d’expulsions les plus récentes sont liées aux investissements des multinationales, qui se sont livrées à un pillage systématique des ressources naturelles du pays. Le petit village de Tabaco, sur la presqu’île de la Guajira au nord-est du pays, a été rasé le 9 août 2001 car il se trouvait sur le site du projet d’expansion des mines de charbon de la multinationale Carbones del Cerrejón. En 1997 déjà, Carbones del Cerrejón exigeait que les habitant·e·s de Tabaco quittent leur village. Mais les villageois·es se sont organisé·e·s et ont tenté d’entrer en négociation avec la multinationale. Cette dernière n’a jamais accepté de négocier et a préféré discuter avec les propriétaires individuel·le·s pour faire pression sur les prix. Comme cette tactique n’a pas fonctionné, les habitant·e·s du village ont été exproprié·e·s de force et expulsé·e·s. « Beaucoup de membres de notre communauté sont traumatisés par l’expulsion, la pollution de la mine nous rend malades, nous n’avons presque pas de revenus et pas de terres », témoigne José Julio Pérez, un ancien habitant du village invité par le groupe de travail Suisse-Colombie en janvier 2007 pour tenter de faire pression à l’échelle internationale sur les autorités et sur les entreprises responsables. Un tiers de la mine appartient à Xstrata, une entreprise minière suisse, qui appartient ellemême en partie à Glencore, entreprise suisse de courtage en matières premières qui réalise le plus important chiffre d’affaires de Suisse. Les deux compagnies sont basées à Zoug.

Justice corrompue

En 2004, suite aux nombreuses plaintes reçues, la Cour constitutionnelle a décrété que cette façon de procéder avec les personnes expulsées était contraire à la Constitution et a appelé le gouvernement colombien à les protéger et à tenir compte de leurs droits. Les problèmes structurels de la politique d’Etat, le manque d’indépendance des tribunaux et des autorités font que les victimes ont rarement reçu des dédommagements adéquats. Walter Kälin, Représentant du Secrétaire général de l’ONU pour les droits des personnes déplacées, constate un décalage important entre les lois et leur application. C’est aussi le cas pour Tabaco. Bien que la Cour suprême ait ordonné la reconstruction du village en mai 2002, les cent vingt familles attendent toujours cette reconstruction et la restitution des animaux confisqués. «Une partie des familles ont déménagé», dit José Julio Pérez. Selon les recherches de l’IDMC, la plus grande partie des personnes expulsées vient grossir les bidonvilles de Bogotá, Medellín, Cali ou Cartagena qui grandissent de manière incontrôlée en même temps que la criminalité. D’autres fuient dans les pays voisins ou rejoignent même des groupes armés.

Biocarburant

La dernière vague des expulsions forcées coïncide avec l’industrie des biocarburants. La culture de palmiers à huile africains s’est révélée très lucrative pour le gouvernement colombien. Stratégiquement utilisée sur la côte du Pacifique pour promouvoir des zones «sous-développées» habitées par les populations afro-colombiennes, elle a entraîné la déforestation de grandes portions de forêt tropicale au profit des monocultures. Selon le père Jesús Alfonso Flores, responsable de la Pastoral Indígena (Pastorale Indigène) à Quibdó, au Chocó, «depuis plus de vingt ans, les Noirs et les indigènes du Chocó se battent pour un droit collectif à la terre. Avec le développement de l’industrie de l’huile de palme, les acquis des dernières années sont menacés». Depuis dix ans, les organisations paramilitaires exerceraient leur violence sur les populations afro-colombiennes de la région, violant leur droit collectif à la terre. « Chaque heure, vingt-deux personnes sont expulsées de leur terre pour la culture des palmiers à huile, dit-il. En fait, la production, encouragée par les Etats-Unis, devrait contribuer à la diminution des conflits. Jusqu’à présent, elle les a plutôt encouragés. »