Une sympathisante de Benazir Bhutto est emmenée par la police pakistanaise lors d'une manifestation © Wally Santana AP/PA Photo
Une sympathisante de Benazir Bhutto est emmenée par la police pakistanaise lors d'une manifestation © Wally Santana AP/PA Photo

Pakistan Les droits humains entre parenthèses

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°52, publié par la Section suisse d’Amnesty International, février 2008.
Le Pakistan élit un nouveau Parlement dans un contexte troublé. Quel que soit le vainqueur, le pays ne peut pas espérer une amélioration de la situation des droits humains. Aucune mesure n’est prise pour mettre fin à l'impunité qui entoure les «disparitions».

Attentats terroristes, arrestations de masse, état d’urgence: ces derniers mois, l’image du Pakistan auprès de la communauté internationale a souffert. Mais dans le pays, ces événements, au lieu de susciter l’indignation et l’inquiétude, ont plutôt été pris avec calme, sauf peut-être par une petite élite intellectuelle. Tout a changé le 27 décembre 2007. L’attentat mortel dont a été victime l’ancienne Première ministre Benazir Bhutto lors d’un meeting électoral de son parti, le Pakistan People’s Party (PPP, Parti du peuple pakistanais), a touché l’ensemble des Pakistanais·es et a déclenché un grand tumulte dans l’ensemble du pays.

Vague de sympathie

Dans les grandes villes, des protestations violentes ont éclaté : routes bloquées, commerces et véhicules incendiés, bâtiments officiels démolis. La colère s’est dirigée contre le président Pervez Musharraf, qui a rapidement accusé les islamistes radicaux. Mais ses déclarations contradictoires et maladroites sur les possibles responsables et l’origine de l’assassinat ont nourri les soupçons des Pakistanais·es, qui estiment que le gouvernement, s’il n’est pas directement impliqué dans l’attentat, savait cependant ce qui allait se passer et n’a rien fait pour l’empêcher.

Suite à la mort de Benazir Bhutto et sur pression du président Musharraf, les élections parlementaires prévues début janvier ont été repoussées au 18 février. Le PPP espérait qu’elles seraient maintenues à la date prévue, car il aurait alors pu compter sur une vague de solidarité. La vague de sympathie qui a traversé le pays après la mort de l’ancienne Première ministre sera effectivement redescendue d’ici là, mais le parti pourrait malgré tout gagner les élections. Le président Musharraf devrait alors travailler avec un premier ministre dont l’agenda est sur plusieurs points à peine compatible avec le sien et celui de son parti, la Pakistan Muslim League (PML-Q, Ligue musulmane pakistanaise).

Le mythe Bhutto

Le fait que le PPP ait choisi le fils de Benazir Bhutto, âgé de dix-neuf ans, pour lui succéder, n’est pas étonnant dans le contexte politique d’Asie du Sud. D’autant plus que depuis l’exécution en 1979 du père de Benazir, Zulfikar Ali Bhutto, le parti vit du mythe de la famille Bhutto. Benazir avait, elle aussi, hérité de la direction du parti de son père. Même en exil, elle avait en main les rênes du parti et étouffait dans l’oeuf toute autre tentative de se profiler.

Alors qu’elle occupait la fonction de Première ministre (de 1988 à 1991, puis de 1993 à 1996), Benazir Bhutto ne s’est pas comportée de manière particulièrement démocratique ni ne s’est engagée de quelque manière que ce soit pour les droits humains. Son mari Asif Zardari, alors ministre de l’Environnement, n’était pas très populaire. Sous le gouvernement de sa femme, on l’appelait «Monsieur 10 pour cent» car on disait qu’il distribuait les mandats selon le critère du «plus grand pot-de-vin ». La décision de déléguer la présidence par intérim du PPP à Asif Zardari jusqu’à ce que Bilawal Bhutto ait fini ses études à Oxford pourrait nuire à la popularité du parti lors des prochaines élections.

A l’avenir, nul ne saurait dire si Benazir Bhutto se transformera en martyre ayant donné sa vie pour la démocratie, ou au contraire en l’incarnation du système féodal pakistanais. Une chose est sûre : avec sa mort, on enterre l’espoir d’une alternative au gouvernement Musharraf et d’une voie vers le changement et la démocratisation.

Justice anéantie

Le 3 novembre 2007, le général Musharraf a abrogé une partie de la Constitution et décrété l’Etat d’urgence. Tou·te·s les juges du Pakistan ont dû prêter un nouveau serment d’allégeance en reconnaissant la déclaration du président sous peine d’être limogé·e·s. Environ 80 pour cent des juges ont refusé. Dans le même temps, Musharraf plaçait des juges trié·e·s sur le volet à la Cour suprême. La justice pakistanaise, qui avait atteint un certain degré d’autonomie ces dernières années, est devenue en quelques jours une marionnette aux mains du gouvernement Musharraf. La raison invoquée ? Pouvoir mieux lutter contre Al-Qaïda et les talibans extrémistes. En réalité, toutes les personnes qui s’engageaient pour les droits fondamentaux des Pakistanais·es étaient visées : des juges critiques, des avocat·e·s, des journalistes et des militant·e·s des droits humains.

L’Etat d’urgence a été levé le 15 décembre sur décret présidentiel, et la Constitution est à nouveau en vigueur. Mais certaines mesures, comme la censure des médias, la modification de la loi militaire et le limogeage du président de la Cour suprême sont restés en vigueur après le « retour à la normale ». Toute forme d’engagement pour la liberté d’expression ou pour l’indépendance de la justice continue d’être réprimée dans la violence. Les journalistes, les avocat·e·s et les personnes engagées pour la défense des droits humains sont au coeur de la répression, le but étant de leur faire comprendre que la critique et la résistance ne sont pas tolérées.

Le gouvernement de l’ombre

En déposant son uniforme fin novembre 2007 et en déléguant le commandement des forces armées au général Ashfaq Kayani, Musharraf a répondu à une des revendications de l’opposition. Cependant, dans les faits, il n’a pas renoncé à une once de pouvoir. Le général Kayani est un de ses fidèles. Depuis sa nomination, il a soigneusement évité de se mêler de politique et Musharraf peut compter sur sa loyauté.

L’étroite relation qui les unit et sa discrétion ne doivent cependant pas être interprétées comme un signe de faiblesse ou de soumission au président. Kayani a tout de même dirigé pendant plusieurs années le redouté service des renseignements pakistanais (ISI). Au Pakistan, peu de choses échappent à l’ISI et rien n’est possible sans son autorisation. Il représente «le gouvernement invisible» qui a entre autres permis le financement et la formation des Moudjahiddins, actifs surtout en Afghanistan et en Inde. L’ISI est également tenu pour responsable de centaines de «disparitions». Le service utilise massivement la torture et bénéficie d’une totale impunité.

Sombres perspectives

Les manifestes des deux principaux partis, le PML-Q de Musharraf et le PPP de Bhutto, contiennent un catalogue d’améliorations et de promesses irréalistes dans de nombreux domaines. Mais ils restent vagues sur la question des droits humains et du statut de la femme. Quel que soit le parti qui sortira vainqueur, l’avenir des défenseurs et des défenseuses des droits humains est lugubre. Ce sont d’abord les intérêts personnels qui priment et aucun des deux partis n’est prêt à mettre les droits humains au centre de ses activités. Si le parti de Buttho atteint la majorité au Parlement lors des prochaines élections, on pourrait assister à un bras de fer dans les plus hautes sphères du pouvoir, ce qui contribuerait à bloquer toute évolution.