Procès en appel des infirmières bulgares et du médecin palestinien. © AI
Procès en appel des infirmières bulgares et du médecin palestinien. © AI

Libye L’Occident ferme les yeux

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°52, publié par la Section suisse d’Amnesty International, février 2008.
A en croire l’actualité internationale, la Libye du colonel Kadhafi opère un retour en grâce en Occident. Ces bons rapports de façade ne doivent cependant pas faire oublier que la situation des droits humains dans ce pays est encore très préoccupante. Un ancien réfugié en Suisse retourné en Libye risque la peine de mort.

«Les relations de l’Union européenne (UE) avec la Libye doivent tenir compte des préoccupations graves et persistantes relatives aux droits humains dans ce pays. » Amnesty International a récemment de nouveau fait état des inquiétudes exprimées en juillet 2007, lors de la libération des infirmières bulgares et du médecin palestinien. L’UE avait signé un protocole d’accord avec le gouvernement libyen ne faisant aucune allusion aux principes relatifs aux droits humains.

Préoccupés de sujets qui pourraient profiter à leurs pays respectifs, certains dirigeants américains ou européens ont tendance à fermer les yeux sur de graves violations des droits humains commises par le régime de Kadhafi. Ainsi, la coopération promise par la Libye dans le cadre de la «guerre contre le terrorisme» a permis la restauration de relations diplomatiques complètes avec les Etats-Unis depuis mai 2006, puis la radiation de la liste des Etats qui soutiennent le terrorisme, alors même que les méthodes libyennes d’investigation mettent sérieusement en péril le respect des droits fondamentaux: une étude de Human Rights Watch en 2006 a notamment révélé que près de la moitié des personnes interrogées disaient avoir été torturées pour leur extorquer des aveux.

Armes contre otages


Plus récemment, c’est la France qui a intensifié ses relations avec la Libye. Tout d’abord par le biais de l’intervention très médiatisée en juillet 2007 pour la libération de cinq infirmières bulgares et d’un médecin palestinien condamnés à mort, opération à laquelle avait notamment participé Cécilia Sarkozy, alors l’épouse du président français. Puis, en décembre, le président Sarkozy a accueilli en France le colonel Kadhafi pour une visite officielle qui a fait grand bruit. Cette visite devait entre autres permettre la négociation de contrats importants pour certaines entreprises françaises ou actives en France, dont Airbus et Rafale (avions militaires).

Mais il s’agit seulement ici des préoccupations révélées au public par les événements ayant constitué l’actualité récente. Plus fondamentalement, les organisations de défense des droits humains relèvent de nombreux autres sujets d’inquiétude en Libye. Parmi ceux-ci, les restrictions à la liberté d’expression et d’association. Ces restrictions découlent en grande partie de la Loi 71 en vigueur en Libye, qui «interdit toute activité de groupe basée sur une idéologie politique opposée aux principes de la Révolution al-Fateh», qui a amené Kadhafi au pouvoir en 1969.

Cauchemar au retour

 

Cette loi est à l’origine de très nombreuses arrestations, dont celle d’un ancien réfugié libyen en Suisse, le docteur Idriss Boufayed (voir lettre du mois en p. 38). Enrôlé de force pour servir dans l’armée libyenne en 1987 lors de la guerre contre le Tchad, le docteur Boufayed est resté prisonnier deux ans de ce pays. La Libye refusant de reconnaître ses prisonniers de guerre, il a ensuite demandé l’asile politique en Suisse en 1990. Après un séjour d’étude au Royaume-Uni, il s’est réinstallé en Valais où il a travaillé comme chirurgien à l’hôpital de Sion, tout en «n’ayant cesse de dénoncer les violations des droits humains dans son pays», selon son représentant, Maître Rachid Mesli.

En 2006, quand il entend le colonel Kadhafi déclarer que «les opposants pouvaient revenir dans leur pays où toutes les libertés civiles et politiques étaient garanties, et s’y exprimer librement», le docteur Boufayed décide de rentrer en Libye pour voir sa famille qu’il avait quittée depuis plus de vingt ans et pour poursuivre son action. Cependant, arrivé à l’aéroport de Tripoli, il se fait immédiatement confisquer son passeport; dans les semaines qui suivent, il est plusieurs fois convoqué par les autorités et, début novembre 2006, il n’est pas revenu de sa dernière convocation. Il a alors été détenu au secret, a subi la torture et de mauvais traitements. Privé de sommeil durant des jours, présentant des symptômes d’empoisonnement, le docteur Boufayed a été détenu quelque temps dans un asile psychiatrique à Tripoli avant d’être relâché à la fin du mois de décembre 2006. Mais le 16 février 2007, il est à nouveau arrêté pour avoir voulu organiser une manifestation pacifique à Tripoli. Il est inculpé de plusieurs infractions, et son procès a été transféré à une nouvelle juridiction chargée de juger les affaires politiques. Il risque la peine de mort.

Ce cas n’est malheureusement pas isolé: Mahmoud Boushima et Kamel el Kailani, accusés d’appartenir au Groupe islamique combattant libyen, ont également été arrêtés et placés en détention en juillet 2005 à leur retour du Royaume-Uni, alors qu’ils avaient reçu l’assurance de ne pas être inquiétés s’ils décidaient de retourner dans leur pays d’origine.

Les exactions continuent

 

Ces exemples viennent malheureusement confirmer les craintes des organisations de défense des droits humains quant à la situation en Libye. La détention arbitraire et la torture y sont encore monnaie courante, de même que les condamnations à la peine de mort, même si aucune exécution n’a été enregistrée en 2006. Le recours à la force est souvent disproportionné, comme lorsque la répression d’une manifestation à Benghazi, en février 2006, avait causé la mort de douze personnes. Les intérêts des dirigeants des pays occidentaux ne doivent pas faire oublier que la Libye a encore beaucoup de progrès à faire en termes de respect des droits humains.