Ces Roms d’Albanie pratiquent la récupération de carton pour survivre. © Yves Leresche
Ces Roms d’Albanie pratiquent la récupération de carton pour survivre. © Yves Leresche

Ces Roms dont l’Europe ne veut pas

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°52, publié par la Section suisse d’Amnesty International, février 2008.
Citoyen·ne·s européen·ne·s, libres de circuler en Europe sans visa depuis une année, les Roms sont la plus importante minorité de l’Union européenne. Victimes de discriminations flagrantes, ils vivent à l’heure du désenchantement.

La minorité rom est là, mais on la remarque à peine. Circonscrite à la limite de la ville, parquée dans les interstices boueux des banlieues, les clichés lui collent à la peau. Pourtant, elle est depuis dix siècles au coeur de l’Europe. Présente dans presque tous les Etats de l’Union européenne (UE), avec une population estimée entre sept et dix millions de personnes.

Marginalisation

«Même ressortissants de l’Union européenne, l’Etat français les empêche de travailler légalement en France en rendant quasi impossible l’obtention d’autorisations de travail. Condamnés alors à la pauvreté, ils se retrouvent dans des bidonvilles sans accès aux minimums vitaux que sont l’eau, l’électricité et les sanitaires. On continue à vouloir les expulser sans arrêt, justement en tant que pauvres ou dépendants du système social», constate le Groupe d’information et de soutien des immigrés (GISTI). Rien de plus rassurant que d’enfermer les Roms dans les clichés habituels.

Début novembre 2007, ce qui aurait pu rester un fait divers est devenu une affaire d’Etat. Une Italienne, Giovanna Reggiani, a été victime d’une agression mortelle attribuée à un ressortissant roumain d’origine rom. «Aussitôt s’est mis en route un mécanisme d’amalgame et de rejet. A la fois habituel, cet amalgame qui fait qu’à la moindre occasion on traite les Roms de manière négative en les enfermant ou en les expulsant, mais aussi d’une visibilité extraordinaire, parce que les autorités italiennes ont pris des dispositions contraires à la réglementation européenne», analyse Jean-Pierre Liégeois, fondateur du Centre de recherches tsiganes à la Sorbonne, sur les ondes de Radio France Internationale. En effet, au lendemain de l’agression, le gouvernement italien a adopté en urgence un décret musclé, autorisant les préfets à procéder à l’expulsion des ressortissant·e·s de l’UE menaçant la «sécurité publique ». Résultat : une trentaine d’expulsions en un week-end.

Les associations de défense des Roms placent désormais leurs espoirs dans les institutions et dans la justice européenne: création pour l’UE du Forum européen des Roms et des gens du voyage, qui rassemble les principales organisations roms nationales d’Europe; lancement en 2005 de la Décennie pour l’intégration des Roms, avec comme objectif d’améliorer leurs conditions socioéconomiques. Cette initiative de plusieurs pays d’Europe centrale et orientale, soutenue par la communauté internationale, vise à mettre en oeuvre des réformes et des politiques destinées à rompre le cercle vicieux de la pau-vreté et de l’exclusion. Sans compter le travail d’information et de sensibilisation du Conseil de l’Europe. Mais beaucoup reste à faire.

Hors champ

Après l’expulsion, le retour au pays est souvent difficile, car dans bien des régions, principalement à l’Est et dans les Balkans, les Roms souffrent de discriminations graves en matière d’accès au logement, à l’emploi et à l’éducation. Ainsi, l’Observatoire européen des phénomènes racistes et xénophobes (EUMC) s’inquiète que de nombreux enfants roms soient scolarisés dans des écoles pour handicapés. Pratique que l’on rencontre notamment en Bulgarie, en Hongrie, en Roumanie, en République tchèque et en Slovaquie. D’ailleurs, le 13 novembre 2007, la Cour européenne des droits de l’homme a donné raison à dix-huit familles roms originaires de la République tchèque, qui estimaient que leurs enfants, envoyés dans des écoles spécialisées pour handicapés, avaient été victimes de discrimination.

Désenchantement

Dans plusieurs de ces pays, les pouvoirs publics refusent d’octroyer aux Roms le droit à la citoyenneté et de leur délivrer les documents indispensables pour bénéficier des prestations de la sécurité sociale ou de soins de santé. Les Roms sont dans une situation fragile et précaire. Invisibles dans les politiques nationales, on se souvient de leur appartenance à un Etat membre uniquement lorsqu’il s’agit de les expulser. A l’heure de l’Europe de la mobilité, de la multiculturalité et du respect des minorités, les Roms restent des citoyen·ne·s de deuxième zone, loin de l’espoir que l’élargissement de l’Union européenne avait suscité.