Des photos prises par satellite de Porta Farm. © DigitalGlobe, Inc.
Des photos prises par satellite de Porta Farm. © DigitalGlobe, Inc.

Zimbabwe Le «grand nettoyage» de Mugabe

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°52, publié par la Section suisse d’Amnesty International, février 2008.
Au Zimbabwe, l’opération Murambatsvina, lancée par le président Robert Mugabe, a eu des conséquences humanitaires catastrophiques: sept cent mille personnes ont été expulsées de leurs maisons. Derrière le but officiel de «nettoyage» se cachent des objectifs beaucoup plus politiques.

«Nous prenions le soleil et écoutions de la musique quand les bulldozers et les camions sont arrivés. C’était le début de l’enfer et nous avons couru pour sauver le maximum d’affaires », témoigne un habitant d’Harare. Au petit matin du 28 juin 2005, un convoi de véhicules policiers, camions et bulldozers a pénétré dans Porta Farm. Dix mille personnes vivaient dans ce bidonville de la banlieue d’Harare, fondé en 1991. Expulsé·e·s par la police, les habitant·e·s ont assisté, impuissant·e·s, à la destruction de leurs maisons.

La destruction de Porta Farm s’inscrit dans l’opération Murambatsvina, initiée par le gouvernement du président Mugabe, au cours de laquelle sept cent mille personnes se seraient retrouvées privées de leur domicile ou de leur emploi. Entre mai et juin 2005, de nombreux bidonvilles d’Harare, de Bulawayo et de nombreuses autres villes ont été réduits à néant, privant ainsi les habitant·e·s de leur toit et de leurs moyens de subsistance. Selon les chiffres officiels du gouvernement, nonante-deux mille bidonvilles auraient été détruits. Anna Tibaijuka, directrice du Programme des Nations unies pour les établissements humains et envoyée spéciale au Zimbabwe pour étudier l’impact de l’opération Murambatsvina, est arrivée à la conclusion que 2,4 millions de Zimbabwéen·ne·s (soit 20 pour cent de la population) avaient été directement ou indirectement touché·e·s par les expulsions.

Tout perdre

L’opération Murambatsvina a été menée «sans discernement, de manière injustifiée et dans l’indifférence à la souffrance humaine», constate Anna Tibaijuka. Dans de nombreux cas, il y a eu violation du droit national et international. Peu d’autres exemples peuvent être cités où un gouvernement procède à l’expulsion de ses ressortissant·e·s avec une telle brutalité en temps de paix, critique Amnesty International. Des dizaines de milliers de malades du sida, renvoyé·e·s de force dans leurs villages, ont été privés de suivi médical et de médicaments. Deux cent vingt mille enfants n’ont plus pu aller à l’école, un nombre incalculable de déplacé·e·s ont vécu dehors en plein hiver zimbabwéen, alors que, la nuit, les températures gravitaient autour de zéro degré.

Le gouvernement du président Mugabe a justifié cette opération, officiellement dirigée contre les constructions illégales et les bidonvilles, en invoquant la lutte contre la criminalité, le travail au noir et l’hygiène déficiente. Apparemment, les opérations de destruction avaient également d’autres objectifs. Car si Porta Farm a bien été construit sans autorisation, suite à une expulsion antérieure, il avait pourtant son école, son centre médical, plusieurs églises et un poste de police.

Deux décisions de justice se sont opposées à sa destruction avant qu’une solution ne soit trouvée pour les habitant·e·s. Des pourparlers entre les autorités et les habitant ·e·s étaient d’ailleurs en cours. Pour les observateurs internationaux et les critiques du président Mugabe, l’action Murambatsvina est avant tout politique. Elle est désignée par un terme shona (langue d’une des ethnies du Zimbabwe) qui peut être traduit par «élimination des déchets». «Les couches sociales les plus démunies sont expulsées des villes vers les campagnes», constatait en 2007 Amnesty International dans un rapport des ONG sur la situation des droits humains au Zimbabwe destiné à l’Union africaine.

Les grandes actions d’expulsion

Le 31 mars 2005, le parti du président Mugabe, la Zimbabwe African National Union- Patriotic Front (ZANU-PF, Union nationale africaine du Zimbabwe- Front patriotique), avait gagné des élections qui, comme toutes les élections précédentes, n’étaient pas libres et donc pas reconnues par la communauté internationale. Mais les habitant·e·s des quartiers défavorisés avaient massivement voté pour le Movement for Democratic Change (MDC, Mouvement pour le changement démocratique), le parti d’opposition. Les partisan·e·s du MDC sont surtout des Ndebele, qui viennent du Sud du pays, alors que le ZANU-PF est dominé par les Shona.

De nombreuses personnes expulsées au début de l’année 2005 n’en étaient pas à leur première expulsion. Quand le président Mugabe a lancé la réforme agraire en 2000, quatre mille fermiers blancs ont été expulsés de leurs terres dans la violence. Des centaines de milliers de travailleurs et travailleuses agricoles ont perdu leur moyen de subsistance. Selon Le Monde diplomatique, 80 pour cent des fermes ont été redistribuées et ce sont surtout les proches du régime Mugabe qui ont hérité des meilleures terres.

Cent cinquante mille familles de paysan·ne·s ont dû se contenter de petites exploitations situées sur des terrains secs non rentables. De nombreux travailleurs et travailleuses ndebele, qui vivaient depuis des générations dans la même ferme, ont été chassé·e·s par les nouveaux propriétaires, souvent des Shona proches du président Mugabe. Ils ont marché pendant des centaines de milliers de kilomètres jusque dans les villes, d’où ils ont été chassés une nouvelle fois.

Les expulsions ont continué après l’opération Murambatsvina. La police a d’abord conduit les habitant·e·s de Porta Farm dans le camp de transit Caledonia Farm, puis les a contraint·e·s de s’établir à Hopely Farm. Les familles ont été abandonnées là, sans infrastructures ni moyens de subsistances. Le gouvernement souhaite que les expulsé·e·s s’établissent durablement. Pourtant, plus d’une année et demie plus tard, il n’y a toujours pas les infrastructures nécessaires : ni logements sûrs, ni eau potable, ni système d’évacuation des ordures.

Vaines promesses

En juin 2005, le gouvernement du président Mugabe a promis que l’opération Garikai/Hlalani Kuhle («Reconstruction») permettrait à des milliers de personnes expulsées d’avoir de nouvelles maisons et de bonnes infrastructures. Jusqu’à aujourd’hui, seules quinze mille nouvelles maisons ont été construites. Elles sont majoritairement occupées par des fonctionnaires de police ou de l’armée. «Je ne connais personne qui ait profité de l’opération Garikai. Nous n’avons nulle part où aller pour nous construire une nouvelle existence», déclare, résigné, un expulsé d’Harare. Le président Mugabe a décidé que des élections auraient lieu le 29 mars 2008, contre l’avis de l’opposition, qui demande avant tout un changement de la Constitution. Le vieil homme, qui a mené son pays au bord du gouffre, est âgé de huitante-trois ans. Avec l’opération Murambatsvina, il a préparé le terrain pour gagner une fois de plus les élections.