Tibet La colère gronde au Tibet

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°53, publié par la Section suisse d’Amnesty International, mai 2008.
Pendant des années, les Tibétain·e·s ont prôné la résistance pacifique. Mais désormais, la jeune génération et une partie des Tibétain·e·s en exil sont prêt·e·s à manifester leur mécontentement par d’autres moyens. Les autorités chinoises, en réprimant les manifestations dans la violence, ont jeté une ombre sur les Jeux olympiques. En diabolisant le Dalaï Lama, elles radicalisent les opposant·e·s.

Depuis l’attribution des Jeux olympiques à la Chine en 2001, le monde redoutait un tel scénario. Une protestation violente gronde en Chine. Personne n’a vraiment pensé que les Tibétain·e·s allaient se mobiliser. Le pouvoir communiste a réprimé les manifestations dans le sang. Entre Pékin et l’Ouest, la bataille sur les causes, les faits et les conséquences fait rage. Des deux côtés, on simplifie la réalité. La confiance mutuelle est détruite et la question du boycott revient sur la table. Trois groupes de protestataires, avec chacun des motifs différents, ont influencé la révolte. Le premier est religieux. Ce sont les moines qui manifestent pacifiquement. Le second est né des frustrations socio-économiques de la jeunesse tibétaine. Le dernier est plus radical. Il est issu des Tibétain·e·s exilé·e·s en Inde. Les trois groupes estiment que les Jeux olympiques et l’attention internationale qui va avec sont une chance unique de s’engager pour la cause tibétaine. Les initiateurs de la révolte appartiennent comme par le passé au clergé tibétain. En tant que communauté institutionnalisée, ils peuvent mieux organiser les manifestations que la société civile. Ils utilisent les moyens de communication modernes mis en place par la Chine.

Le 10 mars dernier, à l’occasion du quarante-neuvième anniversaire de la répression du mouvement de protestation du peuple tibétain par les autorités chinoises, trois cents moines des monastères Deprung et Sera, près de Lhassa, ont marché en direction du centre de la ville. Les moines de Deprung demandaient la liberté de religion. Les militaires les ont arrêtés avant la ville avec des gaz lacrymogènes et ont procédé à quelques arrestations. Les religieux de Sera ont appelé à l’indépendance devant le temple de la vieille ville de Lhassa. Ils ont distribué des dépliants et déployé le drapeau tibétain. Des protestations similaires ont eu lieu les jours suivants dans les monastères des provinces de Qinghai et Gansu, puis de Sichuan. Les manifestant·e·s demandaient non seulement la liberté de religion et l’indépendance, mais également le retour du Dalaï Lama. La majorité des religieux sont pour une solution pacifique de la question tibétaine. Cependant, la revendication de l’indépendance dépasse la simple exigence de l’autonomie sous domination chinoise prônée par le Dalaï Lama. « 2008 est notre dernière chance. Les Tibétains doivent brandir leur drapeau à la place du drapeau chinois », déclarait un moine du monastère de Labrang, dans la province de Gansu, un des centres bouddhistes les plus importants hors de la région autonome du Tibet.

Radicalisation

Le Dalaï Lama continue d’avoir un très grand prestige dans la société civile. Mais pour les jeunes de Lhassa, les défis que pose une modernité voulue par la Chine jouent un rôle tout aussi important, voire plus. Ils sont nombreux à saluer les nouvelles chances de formation et de consommation apportées par la Chine. Ils se plaignent cependant des taxes d’écolage trop élevées et de la mauvaise qualité associée à des prix trop hauts. L’inflation galopante qui touche toute la Chine n’a pas épargné le Tibet. Avec une mauvaise formation, la jeunesse se sent mal préparée pour affronter l’économie de marché. Cela paraît plus simple aux migrant·e·s chinois·es qui tiennent dans leurs mains l’économie privée. Les jeunes Tibétain·e·s de Lhassa estiment qu’ils gagnent jusqu’à un tiers de moins que les Chinois·es. Ils ne sont plus toujours prêt·e·s à suivre les recommandations pacifiques du Dalaï Lama. Les actes de vandalisme (des magasins chinois pillés ou brûlés) commis le 14 mars exprimaient cette frustration.

Le Dalaï Lama a condamné les violences des deux bords et menacé deux fois de se retirer. Le gouvernement tibétain en exil – particulièrement le Congrès des jeunes Tibétains (TYC) – est sceptique sur la position du chef tibétain. Cette ONG, fondée en 1970 avec la bénédiction du Dalaï Lama, a trois cent mille membres actifs dans le monde. Son but: un Etat indépendant. La violence n’est pas une option, du moins pour le moment: «Jusqu’à présent, nous utilisons des moyens pacifiques», déclarait le président de TYC, Tsewang Rigizin, début avril. Parallèlement aux manifestations pacifiques des moines, cinq organisations non gouvernementales tibétaines en exil, parmi elles TYC, ont appelé à une marche de protestation entre Dharamsala et Lhassa. La police indienne a, à plusieurs reprises, emprisonné des manifestant·e·s et le Dalaï Lama a appelé à arrêter la manifestation.

Coordination transnationale

Le fait que la marche de protestation des exilé·e·s tibétain·e·s et les manifestations des moines aient eu lieu en même temps n’est pas le fruit du hasard. Les autorités chinoises soupçonnent de ce fait une conspiration de Dharamsala. La «clique du Dalaï Lama» aurait organisé toutes les manifestations pour «évincer» les Jeux olympiques. Les Jeux sont importants pour Pékin, mais le Tibet l’est plus encore : les revendications tibétaines concernent en effet une région qui comprend non seulement la région autonome du Tibet mais également des régions des provinces de Quighai, Gansu, Sichuan et Yunnan, qui représentent un quart du territoire chinois. Pékin ne peut faire aucun compromis quant à l’intégralité de son territoire sans que cela entraîne d’autres revendications autonomistes.

Les autorités chinoises espèrent qu’avec la mort du Dalaï Lama la mobilisation tibétaine perde sa figure symbolique et son influence internationale. La Chine a déjà pensé à la succession du Dalaï Lama. «L’acte administratif pour la réincarnation vivante de Bouddha dans le bouddhisme tibétain», de juillet 2007, précise que l’identification de la réincarnation doit être approuvée par les autorités chinoises et doit avoir lieu sur territoire chinois. La question tibétaine n’est pas près d’être résolue.