Russie «Tout est verrouillé depuis le haut»

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°53, publié par la Section suisse d’Amnesty International, mai 2008.
En Russie, les organisations non gouvernementales et la presse ont de plus en plus de mal à travailler. Menaces, filatures, mises sous écoute, les autorités utilisent tous les moyens possibles pour entraver leur action. Entretien avec Oksana Chelysheva, journaliste et militante, qui a fondé la Société d’Amitié Russie-Tchétchénie (SART), aujourd’hui interdite en Russie.

© Miguel Bueno

amnesty : Qu’est-ce que le gouvernement russe veut cacher qui vaille la peine de porter atteinte aux libertés de presse, de réunion et d’association ?

Oksana Chelysheva: La Russie, bien qu’Etat fédéral, a des régimes dictatoriaux dans certaines de ses régions. En Tchétchénie, le gouverneur Ramzan Kadyrov, ancien rebelle devenu loyal à Moscou, est un cauchemar pour les habitants. Il a créé une armée privée, qui devient de plus en plus incontrôlable. Mais voilà, on ne peut pas parler de ces choses-là, en Russie.

Peut-on espérer que l’élection de Dmitri Medvedev ait un impact positif sur l’avenir russe ?

Non, ce n’est qu’un nouveau représentant de la même équipe. Tout est arrangé dans les coulisses. Lorsque Poutine a été élu pour la première fois, il s’est débarrassé de tout l’entourage qui pourrait le gêner. Si Medvedev veut son indépendance, il fera la même chose que Poutine. Medvedev a été élu avec plus de 70% des voix exprimées.

Est-ce que, au fond, les Russes ne sont pas trop habitué·e·s à l’autoritarisme pour s’en défaire, comme on l’entend parfois dire ?

Pour formuler une telle opinion, il faut très mal connaître la Russie. Tout d’abord, je rappelle que l’opposition n’a pas accès aux médias en Russie. Tout est verrouillé depuis le haut, c’est à peine si le peuple sait qui sont les leaders de l’opposition. Il est plus facile d’entendre L’Echo de Moscou (l’une des rares radios libres du pays) en Europe qu’en Russie. Et les opposants susceptibles d’avoir une chance d’être élus sont empêchés de se présenter. Au final, pourquoi voter pour quelqu’un d’autre que Medvedev, quand vous ne savez même pas qui sont les autres ? J’ajoute que cette remarque fait l’impasse sur l’histoire dictatoriale récente, y compris en Europe. L’Espagne de Franco, ce n’est pas si loin ; pourtant, qui aurait l’idée de dire que la dictature coule dans le sang espagnol? Enfin, c’est faire l’impasse sur les révoltes et les révolutions russes, qui n’ont pas été des moindres.

Que pensez-vous de l’ardeur occidentale à défendre l’indépendance du Kosovo, et de la timidité des critiques de ces pays sur la question tchétchène?

Je ressens avant tout un profond dégoût. L’Occident a accès aux informations, il est au courant de la situation, alors que dans mon pays, la presse est censurée. Le comportement de bien des chefs d’Etat, à l’image de celui de Sarkozy, est honteux. Mais la pratique des deux poids deux mesures est très courante en Russie aussi. On peut voir ainsi Poutine alimenter constamment la peur de l’islamisme chez mes compatriotes, pour leur rappeler combien contrôler la Tchétchénie est primordial. Cela ne l’empêche toutefois pas de financer le Hamas. En somme, il y a les «bons» séparatistes, et les «mauvais» séparatistes, mais chaque catégorie est décidée selon les intérêts immédiats du gouvernement.