«La rentabilité passe avant tout»

Article publié dans le magazine amnesty numéro 54, septembre 2008.
Au Mali, les biocarburants, comme le jatropha, sont utilisés de manière traditionnelle depuis longtemps. Ils servent à fabriquer du savon ou du carburant pour les lampes. Depuis quelques années, ils intéressent les multinationales. Le spécialiste malien Mamadou Goïta constate les effets pervers de leur industrialisation.

Mamadou Goïta. © Eliane Baumgartner/Swissaid Mamadou Goïta. © Eliane Baumgartner/Swissaid

Pour Mamadou Goïta, socioéconomiste et directeur de l’Institut de recherche et de promotion des alternatives en développement (IRPAD) au Mali, les biocarburants ou agrocarburants ne sont pas une mauvaise chose en soi. Mais leur développement doit se faire de manière contrôlée. Les problèmes commencent quand ils sont produits de manière industrielle et que les profits tombent dans les poches des multinationales, au détriment des petits producteurs.

 

amnesty: Quels sont selon vous les problèmes les plus importants posés par la culture des agrocarburants?

Mamadou Goïta: Premièrement, le droit à l’alimentation est menacé par les agrocarburants. C’est un risque avéré en Afrique. A cause des investissements faits sur les agrocarburants, on prive les petits propriétaires de leurs terres et les consommateurs de l’accès à l’alimentation. On prétend cultiver les agrocarburants sur des terres marginales mais en réalité il n’y a pas de terres marginales! Au Mali par exemple, chaque année le jatropha récupère une partie des champs et diminue l’espace de production alimentaire. Il y a aussi le risque d’une accélération du travail des enfants. Je n’ai pas de preuves à ce niveau, mais quand on sait que les plantations de cacao et les plantations de coton emploient des enfants, je ne vois pas pourquoi les plantations de canne à sucre, qui produisent de l’éthanol, s’en abstiendraient.

Ces agrocarburants sont tout de même une source de revenu pour les Etats.

Oui, c’est devenu une source de revenu, mais leur développement se fait au détriment d’autres choses plus importantes. Au Mali, des villages gèrent eux-mêmes la culture des agrocarburants pour pouvoir s’approvisionner en électricité. Mais ils doivent quand même faire appel à des industries et en attendent des revenus. Pour électrifier un village, jusqu’ici habitué à s’éclairer avec des lampes à huile de beurre de karité ou des bougies, on doit mettre en place un système de groupe électrogène alimenté par des agrocarburants. Ensuite, on demandera aux gens de payer. On stimule chez les gens des besoins qu’ils ne peuvent pas satisfaire. Je suis d’accord que chacun a besoin d’un minimum de choses, qu’il est bon qu’un dispensaire ait accès à un réfrigérateur. Mais en apportant l’électricité à tout un village, on crée des besoins que le citoyen ne peut pas payer et on «prend» aux pauvres le peu qu’ils ont. Il y aurait d’autres ressources, par exemple l’énergie solaire, qui ne créent pas cette dépendance.

Vous affirmez donc que la population locale, actuellement, ne profite pas des agrocarburants. Mais qui en profite? Uniquement les multinationales et les Etats?

En réalité, avant, quand les gens au Mali produisaient uniquement du savon ou du carburant pour leurs lampes avec le jatropha, c’était une production maîtrisée. C’étaient principalement les femmes qui récoltaient les graines à la main et qui produisaient le savon. Mais on a dépassé ce stade : maintenant, ce sont les industries, financées grâce à des capitaux étrangers, qui contrôlent le dispositif avec la collaboration de l’Etat. L’Etat encourage les petits producteurs à produire plus et à vendre le produit brut aux industries. Le biocarburant existe depuis longtemps dans la société, mais c’est son industrialisation qui pose problème. Dès qu’on veut l’exporter et l’industrialiser, on est dans une tout autre logique. On prend aux pauvres pour donner aux riches. Je fais la distinction entre les biocarburants, qui sont des énergies propres, maîtrisées, artisanales et qui permettent d’augmenter directement les revenus de la population, et les agrocarburants qui sont une énergie industrialisée et où les produits sont vendus pour être exportés et faire du profit.

C’est un problème qui n’est pas spécifique aux agrocarburants, mais qu’on retrouve avec toutes sortes d’autres produits contrôlés par les multinationales. Est-ce finalement la mondialisation qui porte préjudice aux petits producteurs?

Exactement, c’est le fait de la mondialisation, qui préconise la circulation des capitaux internationaux. Une fois que les produits sont aux mains des multinationales, on se soucie beaucoup plus de leur rentabilité que de leur utilité sociale. C’est ce qui est en train de se passer aujourd’hui avec le jatropha au Mali. Il avait une utilité sociale, mais on est en train de l’en détourner pour ne l’utiliser que pour son rendement financier.

Comment les terres tombent-elles entre les mains des multinationales ? Est-il exact que les paysans cèdent leurs terres volontairement, ou au contraire y sont-ils contraints par les Etats?

Cela dépend des pays. Dans la plupart des cas, ce sont des stratégies pensées par les multinationales qui sont appliquées avec la complicité des Etats. En Afrique, on rencontre le système des aménagements du territoire. Les paysans se retrouvent encerclés par des territoires qui ont été attribués à des entreprises. Se pose alors la question de la redevance d’eau. Le paysan se retrouve obligé de payer l’eau qu’il consomme et dès qu’il ne peut plus payer, on le dépossède de ses terres ou il doit les vendre. Le système est encore plus pernicieux dans les pays où existe le système de crédits fonciers. Le petit producteur ou le commerçant a un crédit qu’il finance en produisant ou vendant des biens cotés au niveau international, et dès qu’il est coincé, il doit vendre sa terre. On est face à divers mécanismes. Les multinationales ont toujours la possibilité de racheter des terres aux Etats. Cela se fait au détriment de la population car, progressivement, les multinationales s’approprient les terres pour faire du profit.