Portrait Des engagements sociaux multiples

Quand Joaquín Salazar, réfugié en Suisse, raconte sa vie en Colombie, il a le regard triste. Les souvenirs douloureux remontent à la surface. Mais sa détermination est intacte et, en l’écoutant, on réalise que, en Suisse ou là-bas, il ne cessera d’agir pour un monde plus juste.

© Bertrand Cottet © Bertrand Cottet

A treize ans, le jeune Joaquín manifeste déjà pour la défense du service public de la ville où il est né, Medellín. «J’ai été emprisonné pour la première fois, quelques jours, mais ma famille a réussi à me faire sortir.» D’où vient cet engagement précoce ? Joaquín explique qu’il est né dans une famille modeste d’origine paysanne, déplacée par la guerre civile dans les années cinquante. C’est l’époque dite de la Violencia – qui a fait trois cent mille morts. Son père et son oncle ont fondé plusieurs quartiers du Nord-Est de la ville. Cela a marqué ses souvenirs d’enfance et déterminé son engagement communautaire: «J’ai compris que la pauvreté n’est pas seulement matérielle, elle est aussi spirituelle. D’autre part, j’ai découvert la richesse de l’organisation communautaire quand elle prend les destins en main.» Joaquín a aujourd’hui quarante-huit ans. Mais son sac en bandoulière aux motifs andins et la vivacité de son discours lui donnent des airs d’éternel jeune homme. On l’imagine aisément il y a vingt ans, pris dans le tourbillon politique de l’époque: «Dans les années septante et quatre-vingt, l’activité sociale a cédé la place à une activité contestataire pour prendre le pouvoir au niveau local.»

Les amis assassinés

Mais en 1985, c’est l’hécatombe. Des milliers d’opposant ·e·s au régime libéral en place sont assassiné·e·s par les groupes paramilitaires. Joaquín a vécu tout cela de très près. Les images macabres hantent encore son esprit quand il évoque cette période de sa vie. De nombreux collègues d’université et camarades des comités de quartiers sont assassinés. Il abandonne alors ses études universitaires et se réfugie un temps dans la clandestinité, «le temps que les choses se tassent». C’est une période de grande remise en question. Joaquín tombe malade, doit se faire opérer. Ce sont des années difficiles pour lui et sa jeune famille. Mais quelques années plus tard, dans les années nonante, il s’engage pour la création d’un syndicat national, termine ses études universitaires d’administration en économie solidaire.

La famille menacée

Très longtemps, Joaquín dit avoir eu une position assez claire : son pays, c’était la Colombie, et c’est là qu’il resterait et qu’il agirait ! Mais quand les groupes paramilitaires ont menacé ses enfants, qu’il a commencé à recevoir des appels à la maison, il a réalisé que c’était leur vie à tous qu’il mettait en danger. En 1999, les paramilitaires pénètrent à l’Institut populaire pour les droits économiques et sociaux dans lequel il travaille. Quatre membres du comité sont kidnappés le 27 janvier et dix familles doivent alors quitter le pays. Il se cache, la famille se disperse, et finalement, en 2001, c’est l’exil pour la Suisse «grâce à l’aide d’Amnesty International». Joaquín parle aujourd’hui parfaitement le français. Ses engagements sont multiples: Amnesty International, le syndicat, le parti socialiste, la commune… La liste est longue. Mais la Colombie l’attire encore comme un aimant et il rêve de pouvoir y retourner pour continuer ce qu’il y a commencé : le travail pour un pays plus solidaire et plus juste.

Article publié dans le magazine amnesty numéro 54, septembre 2008.