«Le gouvernement du président Uribe et ses assesseurs accusent les journalistes d’être des collaborateurs de la guérilla» © Intermezzo Films
«Le gouvernement du président Uribe et ses assesseurs accusent les journalistes d’être des collaborateurs de la guérilla» © Intermezzo Films

Colombie Voix dissidentes sous pression

Article publié dans le magazine amnesty numéro 54, septembre 2008.
Le journaliste colombien Hollman Morris donne une voix aux victimes du conflit qui fait rage dans son pays grâce à son émission Contravía diffusée à la télévision nationale, au prix de menaces permanentes. Hollman Morris fait l’objet d’un film documentaire, Témoin indésirable, diffusé dans les salles romandes cet automne.

amnesty : Dans quelles conditions travaillent les journalistes en Colombie?

Hollman Morris: Ils travaillent «sous pression», en raison de la guerre et des groupes armés illégaux. J’ajouterais, car c’est très important, que le gouvernement Uribe contribue à ces pressions.

Peut-on parler de censure? Il n’y a pas de censure ouverte et directe à proprement parler. Il s’agit de mécanismes beaucoup plus subtils: par exemple, les deux grandes chaînes de télévision appartiennent aux deux groupes économiques les plus importants du pays – Ardila lule et Santo Domingo. A cause de cela, il existe un certain nombre de thèmes que les médias n’osent pas traiter.

Lesquels? Ceux qui peuvent affecter d’une manière ou d’une autre leurs intérêts économiques, comme la corruption. Un autre problème vient du fait que le gouvernement du président Uribe et ses assesseurs accusent les journalistes d’être des collaborateurs de la guérilla. En conséquence, tous ceux qui ne pensent pas la même chose que la version officielle sont stigmatisés. Il en va de même pour d’autres secteurs de la société. Les gens ont peur des répercussions sociales s’ils parlent. C’est de l’autocensure.

Vous-même avez reçu de nombreuses menaces? Les dernières dix années de ma vie ont été une menace constante. En mai 2005 par exemple, quelqu’un a déposé une couronne funèbre sur le pas de ma porte. Un mois plus tard, le président m’a accusé d’entretenir des liens avec la guérilla. Il l’a annoncé sur toutes les ondes radio avant de se rétracter, mais le mal était fait. J’affirme qu’il me considère comme un ennemi personnel.

Quel message véhiculent les médias sur le conflit? Il n’est pas univoque. Certains journaux se battent pour que les liens entre le gouvernement et les paramilitaires soient connus. Par contre, la position de la télévision est plus préoccupante, car elle se contente de la version officielle. C’est d’autant plus grave que c’est le média qui exerce la plus grande influence sur l’opinion publique. Les Colombiens ne disposent pas de tous les éléments pour comprendre le conflit.

Comment a-t-il été possible de maintenir l’émission Contravía dans ce contexte? Nous avons eu des interruptions. L’émission est constamment menacée. Nous n’avons aucun financement national. C’est grâce au soutien d’ONG internationales, de l’Union européenne ou encore des ambassades, que nous avons pu maintenir ce programme. L’action d’organisations comme Human Rights Watch ou Amnesty International exerce une influence vitale pour ceux qui croient que la Colombie ne sera démocratique que lorsque les droits humains seront respectés.