«Des villages entiers ont été détruits par l’armée et les médias russes se sont tus!», s’insurge la défenseuse des droits humains Zainap Gaschajewa. © Valérie Chételat
«Des villages entiers ont été détruits par l’armée et les médias russes se sont tus!», s’insurge la défenseuse des droits humains Zainap Gaschajewa. © Valérie Chételat

Tchétchénie «Nos preuves pour établir la vérité»

Article publié dans le magazine amnesty numéro 54, septembre 2008.
Le centre de Grozny a fait peau neuve. Les écoles ont été reconstruites et le gouvernement prorusse de Ramzan Kadyrov se vante de la bonne santé de la république. Mais pour la population civile, tout n’est pas si rose. Bilan avec la défenseuse des droits humains tchétchène Zainap Gaschajewa.

Zainap Gaschajewa a entrepris un travail titanesque: traiter tout le matériel récolté et caché pendant les deux guerres de Tchétchénie. Autant de preuves des atrocités commises qui serviront un jour à établir la vérité. Lorsqu’éclate la première guerre de Tchétchénie, cette économiste établie à Moscou retourne dans son pays où elle a encore de la famille. En 1997, après avoir vendu son entreprise, elle fonde l’association «Echos de la guerre» et, avec un réseau de femmes bénévoles, consacre toute son énergie à récolter les témoignages des victimes. Aujourd’hui, l’association gère entre autres un projet d’aide aux orphelin·e·s et offre des programmes de soutien psychologique aux personnes traumatisées. De passage en Suisse, Zainap Gaschajewa brosse le tableau d’une Tchétchénie certes en reconstruction, mais durement touchée par la maladie et hantée par le souvenir de la guerre.

amnesty : Quel est l’impact des trente et un arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme qui établissent que l’Etat russe s’est rendu coupable de «disparitions» et de tortures en Tchétchénie?

Zainap Gaschajewa : Ces arrêts sont très importants pour les victimes. Grâce à cela, le monde apprend ce qui s’est réellement passé. Les droits des personnes qui ont souffert, et qui n’ont pas pu obtenir justice en Russie, sont reconnus. Mais tout ce processus est très long, très compliqué. Le Conseil de l’Europe a finalement peu de moyens pour reconnaître et dénoncer la guerre en Tchétchénie. Nous continuons de travailler sur les centaines de preuves que nous avons récoltées et cachées durant la guerre. Il faut qu’elles soient utilisables pour pouvoir être diffusées. Ce sont des archives qui serviront un jour à établir la vérité. Des villages entiers ont été détruits par l’armée russe et les médias russes se sont tus! Même quand, en 1999, une roquette est tombée sur un marché de Grozny, et qu’en quelques minutes deux cents personnes sont mortes, les médias se sont tus. La version officielle en attribuait l’origine à un conflit interne. Les médias avaient reçu l’interdiction de donner une autre version. J’étais sur ce marché ce jour-là et j’avais ma caméra dans la voiture. L’heure d’après, j’ai filmé. Je suis allée dans les quatre hôpitaux publics, j’ai vu les cadavres entassés. J’ai recueilli des témoignages. Mais quand je suis allée à Moscou pour montrer ce matériel aux journalistes, une seule journaliste a osé publier un article.

Aujourd’hui pourtant, la Tchétchénie est en pleine reconstruction. Officiellement, la guerre est bien finie?

Effectivement, la situation actuelle est incomparable avec celle d’il y a cinq ans. Il n’y a plus d’avions, plus de bombes. La guerre est finie, mais nous en subissons maintenant les conséquences. De nombreuses personnes sont touchées par la maladie à cause de la pollution.

Quels sont les problèmes de santé qui affectent la population tchétchène?

Il y a beaucoup de cas de cancer, de tuberculose et d’infarctus. Des personnes jeunes, qui ont entre vingt et trente ans, décèdent ou sont malades. J’ai moi-même perdu ma soeur et mon frère. Chaque famille est touchée. Elles sont nombreuses à avoir perdu des parents pendant la guerre, et maintenant beaucoup perdent leurs proches de maladie. Il y a quelques jours, une femme avec six enfants, la trentaine, est décédée. Résultat: les enfants sont orphelins. La guerre est finie et, pourtant, il y a toujours de nouveaux orphelins. L’autre fait marquant, c’est que de nombreux enfants naissent avec des malformations ou des troubles mentaux ou nerveux. Certains naissent sans tête ou sans mains. Les gynécologues que j’ai interrogés me disent que jamais ils n’ont vu ça avant la guerre.

Comment explique-t-on ces phénomènes?

Nous en déduisons que tout l’environnement est pollué: la terre, l’air et l’eau. Un groupe de travail de l’Etat tchétchène a établi qu’il n’y avait plus d’eau potable. Les canalisations ont été endommagées pendant la guerre et on ne sait plus où vont les égouts. L’air et l’eau sont pollués par des produits chimiques. C’est un rapport officiel d’un groupe de travail qui n’a même pas de grands moyens et qui a fait ses analyses avec de vieilles méthodes. Mais imaginez donc: les raffineries ont été bombardées et ont brûlé pendant des années. A une certaine période, quand on suspendait du linge dehors, il devenait tout noir.

Comment les gens vivent-ils? Avec quels moyens?

La plupart ont des problèmes financiers graves. Mais un certain pourcentage travaille dans les structures étatiques comme les écoles, les universités, les hôpitaux, qui fonctionnent à nouveau. Plus de 70% de la population sont cependant au chômage. Les gens survivent grâce au système d’entraide qui est très fort. On fait tout pour soigner les malades, quitte à s’endetter auprès d’un voisin.



Disparitions en Tchétchénie

Trois à cinq mille personnes ont «disparu» en Tchétchénie alors qu’elles étaient aux mains des forces de sécurité. Pourtant, pas un seul agent de l’Etat n’a été inculpé. Le nombre de cas de «disparitions» a diminué ces dernières années mais les forces de sécurité russes et les forces tchétchènes dirigées par Ramzan Kadyrov continuent de se rendre coupables de disparitions forcées, d’actes de tortures et d’exécutions extrajudiciaires dans l’impunité la plus totale. Ramzan Kadyrov, pro-Russe, est à la tête de la Tchétchénie depuis avril 2007. Nommé par Vladimir Poutine en personne, il est le fils d’Akhmad Kadyrov, président de Tchétchénie entre octobre 2003 et mai 2004, assassiné. Ramzan Kadyrov a trente-deux ans, n’a aucun diplôme, et a dirigé le service de sécurité de son père puis les structures de sécurité de la république telles la police et diverses brigades d’interventions. Depuis 2003, les opérations de maintien de l’ordre ont été de plus en plus placées sous la responsabilité des forces locales tchétchènes.