«Des années cruciales»

Article paru dans le magazine Amnesty, publié par la section suisse d’Amnesty International, novembre 2008
«Depuis l’adoption de la Déclaration universelle des droits de l’homme, les avancées sont bien plus nombreuses qu’on ne l’imagine», déclare Walter Kälin. Professeur de droit international public et représentant du Secrétaire général de l’ONU, il revient sur cette «révolution copernicienne».

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Amnesty: Quelle signification avait la Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH) lorsqu’elle a été adoptée ?

Walter Kälin : Elle avait une grande importance. Le contenu n’était certes pas nouveau et il avait été repris des constitutions de différents Etats et de quelques déclarations des droits de l’homme. Mais on peut quand même parler d’une « révolution copernicienne » : avant, le droit international public classique ne comprenait que les revendications des Etats. Avec la Déclaration universelle des droits de l’homme, une idée a percé : celle que les être humains ont des droits qu’ils peuvent faire valoir contre l’Etat à un niveau supranational.

 

Quelles sont les succès obtenus ces soixante dernières années sur le plan des droits humains ?

Les succès sont plus nombreux qu’il n’y paraît. Si on compare la situation actuelle avec celle des années 60, lorsqu’Amnesty International a commencé son travail, les différences sont très grandes. Il y avait de très nombreux prisonniers politiques ; leur nombre a fortement diminué. Dans beaucoup de pays, des simulacres de procès politiques avaient lieu, la censure existait. Aujourd’hui, ce sont des exceptions. Des régimes affichaient clairement l’apartheid, et pas seulement en Afrique du Sud. Les Etats-Unis connaissaient une séparation systématique des races. Plus aucun pays ne peut se le permettre. Le nombre d’Etats qui pratiquent la peine de mort a fortement chuté. Voilà toute une série de succès.

 

Il y a encore des Etats qui violent les droits humains...

C’est évident. Mais nous sommes mieux armés pour réagir. Ma préoccupation est ailleurs: un fort mouvement contraire se dessine dans certains Etats qui essaient de revenir en arrière sur la limitation de leur souveraineté. Aujourd’hui, une série depays mettent en avant le concept de souveraineté des Etats pour se défendre face aux critiques contre la situation des droits humains dans le pays même. C’est le cas surtout des Etats asiatiques : le Pakistan et la Chine en sont les porte-drapeaux. Ils sont soutenus par de nombreux Etats qui estiment que les instruments des droits humains impliquent une trop grande ingérence dans les affaires internes du pays. C’est le cas des Etats-Unis, opposés à la Cour pénale internationale.


La Suisse n’est pas non plus épargnée par des initiatives qui contredisent les conventions internationales. Ainsi, l’initiative pour l’expulsion des délinquant·e·s étrangers va être soumise au peuple, alors qu’elle n’est pas compatible avec le droit international sur plusieurs points. Cette tendance va-telle croissant?

C’est vrai que de plus en plus souvent, des initiatives sont lancées alors qu’elles ne sont pas compatibles avec le droit international public. C’est lié à la polarisation politique et un certain parti politique qui est prêt à remettre publiquement en cause des normes de droits humains. Mais je ne parlerais pas d’une tendance générale, tant que ces initiatives sont rejetées par le peuple.

 

Depuis longtemps, vous êtes actif pour la Suisse dans le domaine des droits humains. L’entrée tardive de la Suisse au sein de l’ONU a-t-elle eu une influence sur son engagement pour les droits humains ?

Oui, pendant longtemps, la Suisse était hors jeu. Elle ne pouvait pas s’impliquer, car elle n’avait pas de représentants dans les différents organismes. De plus, en Suisse, ce thème ne soulevait pas un grand intérêt. L’entrée dans l’ONU a changé cette situation et les droits humains sont devenus, dans la nouvelle Constitution fédérale, un objectif de la politique étrangère. L’entrée dans l’ONU a sans aucun doute donné de nouvelles chances à l’engagement de la Suisse en faveur des droits humains.

 

Comment voyez-vous l’avenir de la protection des droits humains ?

Les prochaines années seront cruciales. Je ne m’attends pas à ce qu’il y ait beaucoup de nouveaux traités ou instruments, vu les avancées de ces dernières années. Le défi majeur est de savoir si les mécanismes des droits humains vont rester en vie ou si les conflits politiques vont les paralyser. Cela dépendra étroitement de l’évolution globale de la politique mondiale. Nous avons été confrontés ces dernières années à de grandes tensions entre les différentes régions du monde. Nous courons le danger que ces tensions bloquent les débats et les instruments relatifs aux droits humains. Des blocs existent au sein du Conseil des droits de l’homme qui empêchent un consensus sur les questions essentielles. Les prochaines années montreront si ces paralysies vont se résorber.