Une loi qui ne s’applique pas aux favelas?

Article paru dans le magazine Amnesty, publié par la section suisse d’Amnesty International, novembre 2008
L’avocate brésilienne Valdênia Aparecida Paulino lutte contre la violence qui sévit dans les bidonvilles de São Paulo. Les habitant·e·s des favelas n’ont souvent pas accès à la justice et ne peuvent dénoncer les violences policières dont ils sont victimes.

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C’est une femme gracile, aux cheveux et aux yeux foncés. Son apparence ne trahit pas tout ce qu’elle a déjà vécu. Mais quand elle commence à parler d’une voix grave, on découvre la force qui anime son combat jour après jour. Valdênia Aparecida Paulino a quarante et un ans et lutte contre la violence qui sévit dans les bidonvilles du Brésil : la violence policière, la violence liée au trafic de drogue et à la prostitution, mais aussi la violence conjugale. L’avocate, qui est aussi professeure d’université, s’engage pour les droits humains depuis vingt ans.

Valdênia vient de Sapopemba, une des plus grandes agglomérations de São Paulo. Dans cette partie de la ville, il y a trente-deux bidonvilles ou favelas et quatre quartiers de logements sociaux. Dans les années septante, la famille de Valdênia a quitté le Nordeste brésilien pour chercher du travail dans la métropole économique, comme la plupart des familles qui vivent dans les bidonvilles.

 

Des policiers criminels

L’engagement de l’avocate a commencé tôt, dans des organisations chrétiennes de base. Plus tard, elle a créé avec des collègues le centre des droits humains de Sapopemba. Le centre dénonce les violations des droits humains et les porte en justice. Il sensibilise également la population à ses droits et cherche des sources de revenus alternatives pour les femmes afin qu’elles sortent du cercle vicieux de la drogue et de la prostitution. Le centre prend aussi en main certains cas individuels. En 1999, un jeune handicapé mental a été abattu par des policiers, qui croyaient qu’il se moquait d’eux. Valdênia a déposé une plainte. Dans un autre cas, également rendu public par Amnesty International, une jeune fille avait été maltraitée et violée par des policiers.

Ce ne sont que deux exemples de la violence qui règne dans les favelas et qui touche surtout les femmes, les enfants et les jeunes. L’Etat de São Paulo est dirigé depuis treize ans par le parti de l’ancien président Fernando Henrique Cardoso. Les autorités brillent surtout par leur absence et, dès lors, ce sont les trafiquants de drogue qui ont établi leurs propres règles. La politique sociale du gouvernement se traduit par du « nettoyage social ».

 

Torture psychologique sur un air de Vivaldi

L’engagement de Valdênia pour les droits humains, les plaintes déposées contre des policiers etles campagnes d’Amnesty International ont réveillé le courroux de la police. Valdênia a été persécutée de toutes les façons possibles. Sa voiture a été déportée de la route, des animaux morts ont été jetés devant sa maison et la police fouille régulièrement les locaux de l’organisation pour laquelle elle travaille. En 2004, la police a occupé la favela avec des armes, des chevaux et des chiens et a fouillé les habitations à la recherche de «personnes dangereuses ». Elle a installé des haut-parleurs et diffusé de la musique de Vivaldi. La musique classique masquait les horreurs commises par la police. L’opération portait le nom d’«opération saturation». L’organisation de Valdênia a déposé une plainte. Après cela, le téléphone de Valdênia sonnait régulièrement à deux heures du matin. Personne ne parlait, mais elle entendait la musique de Vivaldi. L’année passée, la pression exercée sur elle a augmenté. Elle a été traitée de criminelle et de trafiquante de drogue par les journaux. Ils l’accusaient d’appartenir à la bande O Comando da Capital. Elle était constamment convoquée par la police. Trente-sept fois en trois mois… C’est uniquement sa réputation de professeure à l’université qui lui a évité de finir en prison. Mais le risque devenait trop important et il ne lui restait pas d’autre solution que de quitter le pays. Elle s’est alors exilée durant quelques mois en Espagne, dans le cadre du programme de protection d’Amnesty International.

La loi « Maria da Penha »

La justice brésilienne fait tout de même de petits progrès. Un poste de police pour femmes a été mis en place. Les victimes de violences conjugales et sexuelles peuvent y porter plainte. Grâce à la loi «Maria
da Penha » de 2006 (du nom d’une femme de la classe moyenne qui s’est retrouvée en chaise roulante après avoir été maltraitée par son mari en 1983), les femmes victimes de violence conjugale ne doivent plus quitter leur foyer ni mettre en jeu la garde de leurs enfants. Ce sont les hommes qui doivent quitter le domicile. Les coupables doivent passer en justice. Même si Valdênia reconnaît qu’il s’agit d’un premier pas dans la bonne direction, son application ne va pas de soi. La violence conjugale est toujours considérée comme un fait privé. Même si le gouvernement du pays s’efforce de changer les choses, son influence ne suffit pas à atteindre la police de l’Etat. «L’impunité est le cancer du Brésil », explique
Valdênia. Les postes de police pour femmes sont systématiquement sous-dotés et les fonctionnaires mal formés. Il y a une dizaine d’années, Valdênia a été deux fois victime de violence sexuelle. La première fois, elle n’a pas pu porter plainte, car ces bureaux n’existaient pas. La seconde fois, elle y a été traitée de manière tellement dégradante qu’elle s’est sentie violée une troisième fois.


 

La même loi pour toutes et tous

L’article 7 de la DUDH complète l’article 1 qui concerne l’égalité en droits. «Tous sont égaux devant la loi et ont droit sans distinction à une égale protection de la loi. Tous ont droit à une protection égale contre toute discrimination qui violerait la présente Déclaration et contre toute provocation à une telle discrimination.» Le principe d’égalité devant la loi est un principe central de la démocratie libérale: un Etat doit traiter tous les individus de la même façon.