Mexhide: la voix des exilé·e·s

Article paru dans le magazine Amnesty, publié par la section suisse d’Amnesty International, novembre 2008
Originaire du Kosovo, en Suisse depuis près de vingt ans, Mexhide Bytyci travaille comme interprète pour les migrant·e·s d’ex-Yougoslavie. Elle a aidé d’innombrables compatriotes à surmonter les barrières linguistiques pour faire valoir leurs droits.

© Bertrand Cottet © Bertrand Cottet

Jeune maman à Ferizaj (Kosovo), Mexhide ne supportait plus d’être séparée de son mari, qui travaillait comme saisonnier en Suisse et avait l’interdiction de faire venir sa famille. Elle fait le voyage avec ses petits garçons. Son mari va recevoir le permis B et tout s’annonce bien lorsqu’un grave accident le rend invalide. Son employeur lui retire son soutien et la famille se retrouve sans statut. Au début des années 1990, il n’est plus question de rentrer au pays, où la population albanaise est devenue l’otage des autorités serbes. Mexhide dépose une demande d’asile, mais n’est pas autorisée à travailler. Une situation très difficile pour cette femme passionnée et curieuse de tout, titulaire d’une licence en langue et littérature albanaises. «Si je n’ai pas plongé, c’est à cause de mes enfants. Ils m’ont donné la force de continuer à me battre. J’avais décidé de rester en Suisse et j’étais prête à tout pour qu’ils puissent grandir dans un pays en paix.»

Traduire les larmes

Plutôt que de céder à la dépression, Mexhide va à la rencontre de son nouvel environnement. Elle apprend le français, ce qui lui permet rapidement d’offrir ses compétences d’interprète à l’association Appartenances, qui oeuvre pour la santé des migrant·e·s. Mexhide travaille bénévolement et retrouve un sens à son existence. Les récits qu’elle entend font écho à son propre vécu. Elle a conscience de jouer un rôle essentiel en donnant une voix aux exilé·e·s, dont la douleur doit d’abord se dire pour pouvoir être soignée. «J’avais à coeur de traduire même les larmes car lorsqu’un interprète s’intercale entre le patient et le médecin, il peut faire écran à la perception des émotions, des non-dits, qui constituent la part la plus importante du message. Tout le monde doit pouvoir être compris, c’est un droit fondamental.» Active pour la Fondation d’aide aux requérants d’asile (FAREAS), le Centre social protestant, le Service d’aide juridique aux exilés (SAJE), Mexhide tisse un vaste réseau entre ces organisations et la communauté albanophone, dont elle devient un peu la porte-parole. Plusieurs médias lui demandent de témoigner sur le quotidien incertain d’une requérante d’asile, mais aussi de parler des us et coutumes de son pays natal.

Des liens forts

Parfaitement intégrée, Mexhide est pourtant déboutée du droit d’asile. Il en faut plus pour lui faire baisser la tête. Elle rejoint le mouvement « En quatre ans on prend racine », qui soutient les Kosovar·e·s menacé·e·s de renvoi et aboutit en 2001 à l’occupation d’une église à Lausanne. Elle en devient l’une des responsables et l’interlocutrice du Conseil d’Etat. Depuis, toutes ces personnes ont été régularisées. Mexhide raconte la joie de ses fils lorsqu’ils ont enfin reçu leur permis B. Mais les premières vacances au Kosovo ont laissé des impressions mitigées. Mexhide se rend compte qu’au fil du temps, elle s’est prise d’affection pour la Suisse, dont les lois sont si dures, mais où elle s’est fait tant d’ami·e·s. Aussi pense-t-elle demander la naturalisation. Pour Mexhide, rien n’est plus naturel que de s’investir sans relâche au service des autres. «C’est simplement que je ne sais pas faire autrement», conclut-elle en se moquant gentiment d’elle-même.