Se reconstruire après l’esclavage

Article paru dans le magazine Amnesty, publié par la section suisse d’Amnesty International, novembre 2008
Le foyer d’Animus à Sofia, en Bulgarie, héberge à leur retour au pays les femmes victimes de la traite. La moitié des femmes hébergées ont moins de vingt-cinq ans. De jeunes vies déjà marquées par la violence et les abus qui tentent de se reconstruire et de ne pas retomber dans les filets de leurs proxénètes.

© Borislav Gerasimov © Borislav Gerasimov

 

«Tous les trafiquants me connaissent, je ne pourrai jamais fuir, je n’ai nulle part où aller. La Bulgarie est petite, le monde aussi. Quand tu es prise au piège, c’est dur. J’ai déjà essayé et ils m’ont toujours retrouvée. » Ces aveux d’impuissance sont ceux d’Oksana à son arrivée au centre de crise d’Animus, en 2007. A vingt-sept ans, elle est arrivée au foyer de l’ONG bulgare après avoir été arrêtée dans la rue par la police polonaise. Le centre de crise est situé dans un appartement de cinq pièces au troisième étage d’un immeuble discret, dans une ruelle près du centre de Sofia. L’adresse est tenue secrète pour assurer la sécurité des femmes qui y résident. L’alarme et la caméra vidéo à l’entrée rappellent que le lieu est bien gardé. Contraste avec l’ambiance chaleureuse qui se dégage une fois à l’intérieur : le soleil offre ses rayons généreux aux plantes qui décorent le salon. Au mur, un tableau figuratif : le portrait d’une femme, le regard fixe et fier. Nina, l’assistante sociale qui travaille dans le centre, confie d’une voix douce : «Les victimes se sentent en confiance ici. De plus, la collaboration avec la police est bonne. Lorsque la victime décide de témoigner, nous organisons ensemble une rencontre dans un lieu sécurisé.»

En traversant le hall qui mène au bureau des professionnelles, un ours en peluche et des revues rappellent que les victimes sont jeunes et parfois accueillies avec leur enfant. Au centre, la moitié des victimes a moins de vingt-cinq ans, avec un nombre égal de femmes roms et bulgares. Donka, psychologue à Animus, explique que « la traite est un phénomène complexe. L’appartenance à une minorité, la précarité, le manque d’opportunité de travail sont des facteurs à risque, mais nous observons une caractéristique commune chez les victimes: la violence dans la famille.»

 

Abusée dès l’enfance


La trajectoire d’Oksana en témoigne. Une vie fragile parsemée d’abus dans sa prime enfance. Un chemin de traverse qui ressemble à celui de Svetlana, d’Elitza ou de Dima. Elle est violée à l’âge de neuf ans par un des partenaires de sa mère, abusée sexuellement par son frère et abandonnée par sa famille. Elle rencontre ses premiers proxénètes dans la rue à l’âge de treize ans. D’abord forcée à se prostituer dans une maison close en Bulgarie, elle est ensuite vendue à de multiples acquéreurs, transférée contre son gré dans des bordels et sur des trottoirs en Italie, en Allemagne, en France. Elle est frappée à maintes reprises et on la menace de s’en prendre à son enfant si elle tente de s’échapper. Oksana souffre de séquelles psychologiques et physiques graves lorsqu’elle arrive au centre. Nina raconte : «Elle buvait beaucoup, elle était dans un état de confusion qui ne lui permettait pas de chercher un travail, elle perdait aussi ses cheveux. Selon ses dires, ses cheveux tombaient depuis qu’un de ses trafiquants l’avait menacée avec son arme à feu sur la tempe.»
Certaines femmes se confient immédiatement lorsqu’elles sont recueillies à l’aéroport, d’autres souffrent en silence. Lorsque Dima arrive au centre, elle parle peu et utilise le terme de boyfriend pour parler de son proxénète. Nina se rappelle : «Elle est partie en sachant qu’elle travaillerait à l’Ouest dans l’industrie du sexe, donc elle se sentait coupable. Il s’agissait de lui expliquer qu’être séquestrée et exploitée sexuellement dans un appartement allemand faisant office de marché de femmes était une violation inacceptable de ses droits.»

Risques de représailles


Le centre peut accueillir jusqu’à sept femmes sous le même toit pour une durée maximale d’un mois. L’année passée, soixante-trois situations de traite ont été reportées à Animus par différentes ONG d’Europe occidentale. Le centre a hébergé vingtdeux femmes. Pour les autres cas reportés, le soutien s’est résumé à une assistance lors de l’interrogatoire avec la police ou à un accompagnement à la station de bus. Donka explique: «Les femmes repartent pour Petrich, Varna, Sliven, retrouver leurs familles, mais nous n’avons pas de garantie qu’elles seront en sécurité. Elles courent un grand risque de subir des représailles et de retomber dans les filets de leurs maquereaux. » Parfois, les victimes parviennent à recommencer une nouvelle vie, mais certaines d’entre elles n’ont pas d’autre choix que de retourner dans leur famille, retrouvant ainsi les chaînes qui les lient à leur passé lorsque la famille est impliquée dans le trafic. Quoi qu’il en soit, les professionnelles d’Animus respectent toujours le choix des victimes, tout en les sensibilisant au danger qu’elles courent.
En Bulgarie, la lutte contre la traite des femmes est un défi majeur. Reste à savoir si les lois, l’application des conventions internationales et la Commission nationale de lutte contre la traite pourront contribuer à neutraliser et condamner les mafias du sexe, à combattre l’impunité et à mieux protéger les victimes.

 

L'interdiction de l'esclavage

En 539 av. J.-C., le cylindre de Cyrus en Perse interdit déjà l’esclavage. En 1222, les Mandingues du Mali l’interdisent également dans la Charte du Manden. La traite des Noirs, qui a eu lieu du XVIe au XIXe siècle, fut un système complet, massif et légal de déshumanisation, unique dans sa durée. Il faudra attendre le XXe siècle pour qu’elle soit abolie dans tous les Etats. Aujourd’hui, le travail forcé touche 250 à 300 millions d’enfants et environ 20 millions d’adultes. Il correspond à des intérêts économiques qui défient jusqu’à présent tout interdit et toute résolution internationale.


 

L’interdiction de l’esclavage

En 539 av. J.-C., le cylindre de Cyrus en Perse interdit déjà l’esclavage. En 1222, les Mandingues du Mali l’interdisent également dans la Charte du Manden. La traite des Noirs, qui a eu lieu du XVIe au XIXe siècle, fut un système complet, massif et légal de déshumanisation, unique dans sa durée. Il faudra attendre le XXe siècle pour qu’elle soit abolie dans tous les Etats. Aujourd’hui, le travail forcé touche 250 à 300 millions d’enfants et environ 20 millions d’adultes. Il correspond à des intérêts économiques qui défient jusqu’à présent tout interdit et toute résolution internationale.