Un volcan de misère à Manille

Article paru dans le magazine Amnesty, publié par la section suisse d’Amnesty International, novembre 2008
Deux arrêts de métro et trois trajets en jeepney, voilà comment accéder aux Smokey Mountains à partir du centre-ville de Manille, la capitale des Philippines. Bien que la décharge ne se trouve qu’à quelques pas du port, il n’est pas aisé de s’y rendre… encore moins d’en sortir. Venus des campagnes, la plupart de ses habitant·e·s n’en sortent d’ailleurs jamais.

© Celine Kohlprath © Celine Kohlprath

Helena, mère de trois enfants, vit dans les Smokey Mountains depuis plus de trois ans. Ne parvenant pas à payer son loyer, elle a été expulsée de son ancien appartement avec sa famille. Pour quelques centaines de pesos, l’équivalent de cinq dollars, elle vit dans une baraque de taule qui longe les égouts. Tous les jours, elle travaille dans la décharge avec son mari, du matin jusqu’au soir. Parfois, les enfants les accompagnent. Mais elle essaie de s’en sortir sans leur aide. L’odeur y est trop suffocante, il y a les maladies et ils sont si petits. Ainsi, les jours où la décharge est généreuse, les enfants vont à l’école dans leurs uniformes bleus. Elle souhaite que ses enfants soient éduqués, bien qu’elle soit convaincue qu’ils ne sortiront jamais de là.

 

Une population oubliée

Helena est l’une des vingt-cinq mille habitant·e·s des «montagnes fumantes» de la capitale des Philippines. C’est en fin d’après-midi que la montagne d’ordures et d’immondices se met à fumer. Résultat de l’auto-combustion des déchets, la montagne laisse s’échapper quelques filets de fumée blanche. Seul un regard avisé remarquera d’ailleurs de quoi il s’agit. En quarante ans, la nature a englouti le tout sous un duvet d’herbe. On y plante tomates et haricots, et ce malgré les risques d’intoxication ou d’éboulement, et à l’encontre des recommandations incessantes du gouvernement philippin. Ce même gouvernement a tenté à maintes reprises de délocaliser cette population marginalisée dans un quartier moins médiatisé. En vain. Le refus du gouvernement de réformer en profondeur le système agraire, ainsi que sa politique d’urbanisation sauvage qui expulse les pauvres du centre-ville, ont amené de plus en plus de paysan·ne·s et de déplacé·e·s dans les Smokey Moutains.

Des ordures pour seule richesse

Ainsi, au pied de la montagne fumante, face à la mer, une énorme décharge de près de vingt hectares nourrit, aujourd’hui, les nouvelles victimes de la politique économique du gouvernement philippin. Poumon de toute une économie parallèle, cette décharge permet à des centaines de familles, refugiées dans la capitale, de survivre. On y trouve les chiffonniers et chiffonnières qui travaillent dans la décharge pour quelques centaines de pesos par jour (la valeur d’un sac de riz lorsque la crise alimentaire ne se fait pas sentir), mais aussi les gérant·e·s des centres de tri, les commerçant·e·s, les propriétaires des baraques de taule construites à même la décharge ou au bord des égouts, à ciel ouvert, qui affluent de la Manille riche. Il n’y a rien, mais on se débrouille. La viande est trop chère, donc on récupère les cuisses de poulet dans les poubelles des fast-foods. Les enfants sont oubliés par le gouvernement. Les femmes forment des associations et donnent des cours comme elles le peuvent…sans livres ni cahiers. Toutefois, dans cette microsociété, placée là, loin des regards, se trouvent les plus pauvres parmi les pauvres. Celles et ceux qui n’ont vraiment rien, qui dorment sous les ponts surplombant les égouts, dans des constructions de bois accrochées au bitume… malgré les maladies, malgré les typhons, réguliers aux Philippines. Les quelques bouteilles de plastique et cartons recyclables amassés dans la décharge ne leur permettent pas de payer un loyer, quel qu’il soit.

Le gouvernement philippin avance le fait d’avoir mis en oeuvre différentes initiatives pour améliorer la condition de vie de ces citoyen·ne·s. Effectivement, une vingtaine d’immeubles ont été construits aux abords de la décharge dans les années 90. Toutefois, les lotissements sont à l’abandon depuis des années. La décharge a pris le pas sur les habitations. Les premiers arrivants, aujourd’hui locataires d’une cellule, s’entassent à huit dans une pièce. Les escaliers tombent en décrépitude, les coupures d’électricité sont monnaie courante et la voirie est inexistante.
Coupée de la métropole en pleine croissance, la population des Smokey Mountains n’en reste pas pour autant silencieuse. Lors des manifestations organisées cette année contre le gouvernement Arroyo, accusé de corruption, les habitant·e·s de la décharge ont marché de front, main dans la main avec les paysan·e·s venu·e·s des quatre coins des Philippines. Quarante pour cent des Philippin·e·s vivent aujourd’hui dans un dénuement absolu.

 


Le minimum garanti


L’article 25 de la DUDH est un précurseur. Il définit déjà que:

«1. Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé,son bienêtre et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation, l’habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires ; elle a droit à la sécurité en cas de chômage, de maladie, d’invalidité, de veuvage, de vieillesse ou dans les autres cas de perte de ses moyens de subsistance par suite de circonstances indépendantes de sa volonté.

2. La maternité et l’enfance ont droit à une aide et à une assistance spéciale. Tous les enfants, qu’ils soient nés dans le mariage ou hors mariage, jouissent de la même protection sociale.»

En 1976, la division des droits humains en deux pactes juridiquement contraignants, l’un concernant les droits civils et politiques, l’autre les droits économiques, sociaux et culturels, est une conséquence des affrontements idéologiques de la guerre froide. Les Etats occidentaux ont toujours rechigné à reconnaître les droits économiques et sociaux,car ils supposent un Etat social.Il faudra attendre le 18 juin 2008 pour que le Conseil des droits de l’homme adopte le protocole facultatif au Pacte sur les droits économiques, sociaux et culturels,et reconnaisse ainsi un droit de porter plainte au niveau international pour les personnes victimes de violations de leurs droits économiques.