Universels et indivisibles ?

Article paru dans le magazine Amnesty, publié par la section suisse d’Amnesty International, novembre 2008
Les principes d’universalité et d’indivisibilité des droits humains sont au coeur de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Pourtant, dans la pratique, ils sont depuis toujours remis en question par les Etats.

© Adrian Moser © Adrian Moser

«Qui peut nier que nous partagions la même horreur de la violence ? Qui peut nier que nous cherchions à vivre à l’abri de la peur, de la torture et de la discrimination ? Qui peut nier que nous cherchions à nous exprimer librement et à réaliser les objectifs que nous nous sommes fixés ? », déclarait Kofi Annan en 1997, à l’Université de Téhéran, pour réaffirmer l’universalité des droits humains. Cela signifie que tous les droits humains appartiennent à toutes et à tous, c’est un des principes fondamentaux de la Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH). La Déclaration repose donc sur la conviction qu’il existe un certain nombre de valeurs partagées par toutes les femmes et tous les hommes, qui dépassent les valeurs culturelles ou religieuses. Elle se veut essentiellement laïque et acceptable par toutes les écoles de pensée et de spiritualité. On s’interdit toute référence à une instance divine car l’existence même des droits humains postule la responsabilité de l’être humain face à son comportement.

Un seul texte fondateur

L’indivisibilité des droits humains est également au coeur de la DUDH. Il y a soixante ans déjà, après dix-huit mois de travaux seulement, la Déclaration universelle des droits de l’homme rassemblait dans un seul texte les droits civils et politiques et les droits économiques et sociaux, les liant indissolublement les uns aux autres. Il faudra cependant attendre dix-huit ans pour que les premiers pactes contraignants pour les Etats soient adoptés. Dans les faits, jusqu’à la chute du mur de Berlin, les deux types de droit seront toujours séparés. Tant les gouvernements que les organisations de défense des droits humains comme Amnesty International s’engagent pour les uns ou les autres. C’est la situation géopolitique de l’époque qui a entraîné cette séparation artificielle. Les Etats-Unis et les pays anglo-saxons rechignaient à s’impliquer pour les droits économiques et sociaux, qui exigent une action de l’Etat pour garantir à chacun et chacune l’éducation, un emploi, etc. Les Soviétiques, au contraire, se méfiaient des droits civils et politiques, issus de la tradition libérale européenne et impliquant l’octroi de libertés à l’individu.
Depuis la fin de la guerre froide, les Etats misent tout sur la croissance économique, arguant que cette dernière entraînera automatiquement le développement des libertés civiles et politiques tout en garantissant les droits économiques fondamentaux. Pourtant, dans les faits, le fossé entre riches et pauvres n’a fait que se creuser et la libéralisation effrénée a entraîné de nouvelles violations des droits humains partout dans le monde. Des groupes entiers de populations ont été marginalisés et les Etats utilisent des méthodes autoritaires au nom du «développement économique». Dans les faits, seule une population qui dispose de quoi manger pourra faire valoir ses droits civils et politiques. Inversement, il faut des libertés civiles et politiques pour pouvoir demander des comptes aux gouvernements et obtenir une juste répartition des richesses.

Contestation des Etats

Les principes d’universalité et d’indivisibilité, pourtant régulièrement réaffirmés par la communauté internationale, sont malheureusement contestés de plus en plus ouvertement. Certains gouvernements remettent ces principes en question. Ils affirment que la culture, les traditions locales ou la religion ne sont pas compatibles avec ces concepts et que ces droits, issus des traditions libérales de l’Occident, constituent l’outil de la domination et de l’impérialisme culturel occidental. En fait, la plupart des gouvernements qui tiennent ce genre de discours visent surtout à se maintenir au pouvoir.
Certaines personnes justifient par la culture ou la religion des traditions ou des pratiques qui constituent des violations des droits humains, telles les mutilations génitales féminines. Mais au sein des sociétés civiles, dans toutes les traditions, des hommes et des femmes s’appuient sur la DUDH pour défendre leurs droits face à leurs gouvernements ou pour faire changer certaines pratiques culturelles qui imposent contraintes et souffrances à une partie de leur population. «Il est difficile pour le peuple birman de comprendre comment un seul des droits énoncés dans les trente articles de la DUDH peut passer pour autre chose que bon et salutaire. Le fait que la Déclaration n’ait pas été élaborée par des Birmans en Birmanie me semble une raison peu convaincante pour la rejeter», écrit la dirigeante de l’opposition birmane Aung San Suu Kyi dans son ouvrage Freedom from Fear.
Il est vrai que le langage international des droits humains s’inspire largement de la culture occidentale, mais les principes fondamentaux se retrouvent dans toutes les traditions philosophiques et religieuses. Pour ne citer qu’un exemple parmi les grandes figures de l’islam médiéval, Saadi, grand poète persan du XIIIe siècle, écrivait déjà : « L’humanité entière forme une seule entité. La même pierre précieuse a servi à la façonner. Qu’un malheur puisse toucher une infime partie, toute l’humanité souffrira dans sa totalité.»