Chiapas : la prison politique

Article paru dans le magazine Amnesty, publié par la section suisse d’Amnesty International, février 2009
Dans de nombreux Etats du Mexique, le système pénal est utilisé afin de poursuivre les militant∙e∙s des mouvements sociaux et les opposant∙e∙s politiques, dans l’impunité la plus totale. Malgré un état de répression permanent, des espaces politiques autonomes se constituent à l’intérieur même des prisons, comme au Chiapas.

Depuis de nombreuses années, les détenu•e•s politiques chiapanèques sont organisé∙e∙s en associations afin de crier l’injustice dont ils sont victimes et de faire respecter leurs droits au sein des établissements pénitentiaires. Ces espaces politiques autonomes organisés au sein même des prisons permettent à la population carcérale de se réunir, de s’organiser et de rendre visible sa situation. La Voz del Amate (La Voix del Amate) et La Voz de los Llanos (La Voix de los Lanos sont deux associations ayant comme revendications la justice et la liberté pour toutes et tous. Ces deux associations dénoncent le fonctionnement arbitraire du système judiciaire mexicain, la torture physique et psychologique que les matons leur font subir, ainsi que la corruption qui sévit dans les prisons.

Répression
Ces hommes et ces femmes ont en commun d’être majoritairement indigènes, pauvres, et de militer au sein de différentes organisations politiques. Zapatistes, membres d’une organisation campagnarde ou de l’Otra Campaña*, ces personnes luttent pour la défense de leurs droits et pour l’amélioration de leurs conditions de vie. Certaines d’entre elles sont emprisonnées depuis plus de dix ans et purgent des peines pouvant aller jusqu’à soixante-huit ans d’incarcération et ceci sans que les procédures judiciaires n’aient été respectées. La plupart d’entre elles ont été persécutées et battues jusqu’à ce qu’elles signent de fausses déclarations. La fabrication de preuves, les arrestations arbitraires et la torture sont des stratégies fréquemment utilisées par le gouvernement mexicain dans différents Etats du pays (Chiapas, Oaxaca, Guerrero, etc.) afin de faire taire la révolte des militant∙e∙s politiques et de briser leur lutte.
De février à fin mars 2008, une grève de la faim a eu lieu dans différents établissements pénitentiaires du Chiapas. Au total, trente-cinq détenu•e•s se sont joint•e•s au mouvement de grève de la faim initié par Zacario Hernandez Hernandez le 12 février 2008. Malgré leur isolement et les pressions dont elles ont été victimes, deux femmes ont également pris part au mouvement (cf. interview de Cecilia Santiago Vera ci-après ).

Soutien public
Si les membres des associations La Voz de los Llanos et La Voz del Amate, ainsi que d’autres, se sont mis en grève, c’est parce que le gouvernement n’a donné suite à aucune de leurs nombreuses pétitions. De plus, ces personnes se sont senties trahies suite à de faux décrets, comme la loi de suspension de la peine qui n’a jamais été appliquée, ainsi que par de fausses promesses de libération. Différentes organisations civiles, religieuses, artistiques, mexicaines ou internationales, ont soutenu ces détenu•e•s en grève de la faim, dont les familles se sont également mobilisées. Différentes manifestations de protestation et de soutien ont été organisées.
De nombreuses associations craignent que le réexamen de 360 dossiers par le gouvernement local de Juan Sabines Guerrero n’ait permis, d’une part, la libération de paramilitaires emprisonnés suite au massacre d’Actéal de 1997 et, d’autre part, d’alourdir les preuves qui pesaient déjà contre certain∙e∙s opposant∙e∙s politiques. Au total, cent trente-trois détenu•e•s chiapanèques ont été libéré∙e∙s. Mais sur les trente-cinq grévistes de la faim, toutes et tous n’ont pas été relâché∙e∙s.
Un grand nombre d’opposant∙e∙s politiques sont toujours incarcéré∙e∙s dans les prisons du Chiapas. Ils continuent de lutter pour dénoncer la situation et pour que justice leur soit rendue. Il semble que l’importante reprise de la guerre de basse intensité qui sévit au Chiapas depuis quinze ans ne laisse pas entrevoir un affaiblissement de la répression envers les membres des mouvements sociaux ; bien au contraire.




*L’Otra Campaña est une campagne qui a été initiée en 2005 par les zapatistes ainsi que par différents groupes au Mexique et dans le monde. Elle a pour objectif de construire un Mexique et un monde meilleurs en passant par les mouvements civils et pacifistes, en imaginant des alternatives à la politique institutionnelle.