Henry au pays des merveilles

Article paru dans le magazine Amnesty, publié par la section suisse d’Amnesty International, février 2009
Prêtre, militant des droits humains, philosophe… Le Colombien Henry Ramirez Soler est avant tout un défenseur de la dignité humaine. Au-delà du merveilleux renouveau démocratique annoncé par le président Uribe, il essaie sans relâche de faire la lumière sur la réalité quotidienne des populations colombiennes les plus vulnérables.

© Fabrice Praz © Fabrice Praz


amnesty : Le gouvernement colombien dresse un tableau positif de la situation des droits humains dans le pays. Qu’en est-il ? Est-ce un mythe ou une réalité ?

Henry Ramirez Soler : Le gouvernement colombien vient de faire un grand effort pour montrer que la situation des droits humains en Colombie s’est améliorée, mais les chiffres présentent une réalité tout autre. Des affaires scandaleuses égratignent cette image, telle l’affaire des « falsos positivos » (des « faux positifs »), des civils qui ont été directement assassinés par l’armée qui les fait passer pour des insurgés afin d’obtenir une prime. Derrière cette situation, il y a un Etat qui incite, par l’argent, les soldats colombiens à montrer leur efficacité. A Soacha, dans la banlieue de Bogota, des paramilitaires ont fait miroiter à des jeunes hommes du travail dans des exploitations. Mais une fois partis, ceux-ci n’ont plus jamais donné signe de vie, jusqu’à ce qu’on les retrouve morts et revêtus de l’uniforme que portent habituellement les guérilleros. Vingt-sept militaires impliqués dans ce scandale, dont trois généraux, ont été destitués. Le commandant des forces armées colombiennes lui-même, Mario Montoya, a dû démissionner.

Le gouvernement prétend avoir neutralisé les paramilitaires. Que vous inspire cette affirmation ?
On dit que les paramilitaires sont démobilisés, mais c’est faux. On assiste à une démobilisation en surface. Ces « anciens » groupes paramilitaires continuent d’agir mais sous d’autres noms. Comme les Águilas Negras (Aigles noirs), dont la plupart des recrues sont des membres démobilisés des Autodéfenses Unies de Colombie (AUC). Ils utilisent les mêmes modes opératoires. D’autres sont rentrés dans des entreprises de sécurité privées en continuant leur contrôle sur la population. Malgré la démobilisation, les paramilitaires ont continué à tuer des syndicalistes. Durant l’année 2008, quarante-cinq syndicalistes ont été assassinés.

Le scandale de la « parapolitique », au cours duquel soixante parlementaires ont été jugés pour leur connivence avec les paramilitaires, n’est-il pas pourtant un signe de progrès de la lutte contre l’impunité ?
C’est vrai que, dans cette affaire, la justice a fait un travail très courageux et autonome pour enquêter sur les parlementaires. Mais on voit également comment le président Alvaro Uribe lance des attaques contre ces juges pour essayer de discréditer leur travail. Il tente d’empiéter sur le pouvoir judiciaire. L’impunité ne va pas cesser. Le président Uribe a mis en place une justice qui tient plus du simulacre que d’une réelle efficacité.

Vous travaillez depuis quinze ans dans la défense des droits humains. Avez-vous senti un changement depuis l’année 2002, début du premier mandat du président Uribe ?
Nous sommes dans une situation difficile. Les menaces se sont intensifiées. Mais en plus des menaces physiques, nous devons faire face à une campagne de dénigrement de notre travail par les autorités colombiennes. De nombreux processus judiciaires contre les défenseurs des droits humains sont en cours. Nous faisons face à une répression systématique.

Vous avez beaucoup travaillé avec votre organisation Justicia y Paz (Justice et Paix) dans les zones humanitaires. En quoi consiste ce travail ?
Mon travail consiste à accompagner les communautés, les informer sur leurs droits et leur donner des outils pour que les membres de ces communautés apprennent à recueillir des informations sur les violations des droits humains. On essaie aussi d’écouter les victimes, de créer un espace psycho-social pour qu’elles arrivent à exprimer leur douleur, leur traumatisme.

Comment s’organisent ces zones ?
Ces zones sont organisées de façon collective. Ce sont des territoires délimités et fermés et surtout interdits à toute force armée. Ce qui n’empêche pas les menaces. Les groupes armés sont souvent postés dans la périphérie des zones humanitaires. Ils mènent des actions d’intimidation pour marquer leur présence. Parfois, ils tentent de pénétrer dans ces zones, mais notre présence ainsi que l’appui international les en dissuadent généralement. Le gouvernement a adopté maintenant une stratégie qui consiste à accuser les leaders de ces communautés d’être des guérilleros, des terroristes. C’est une stratégie de répression judiciaire plutôt qu’armée.

De qui se composent ces communautés ?
D’une population civile qui va des paysans aux communautés noires. Il y a différentes zones humanitaires en Colombie, mais elles sont majoritairement peuplées de personnes victimes de déplacements forcés, car ces zones sont une stratégie pour que les populations puissent rentrer dans leur territoire en demandant le respect de leur vie, de leurs droits. Choisir cette stratégie de la résistance non-violente, c’est choisir le chemin le plus difficile, la confrontation avec l’Etat.

Quelle est plus particulièrement la situation des communautés afro-colombiennes ?
Ces communautés se trouvent dans une situation précaire : elles sont marginalisées et sujettes à un racisme « caché » de la société colombienne. La plupart de ces communautés noires se trouvent dans des régions isolées. Les communautés que nous accompagnons ont été victimes de déplacements forcés. On a souvent volé leur terre pour faire de la culture d’huile de palme.

Quel avenir voyez-vous pour ces zones humanitaires ? Vont-elles durer ?
J’en suis convaincu… La première zone humanitaire a été créée en 2002. Aujourd’hui, il y a neuf zones humanitaires dans tout le pays, qui abritent cinq mille personnes. C’est un processus difficile, mais qui est fait pour durer.