Les femmes dans l’enfer du Kivu

Article paru dans le magazine Amnesty, publié par la section suisse d’Amnesty International, février 2009
Dans le Nord-Kivu, les femmes et les jeunes filles continuent d’être victimes de viols et d’agressions sexuelles commis par des membres de groupes armés et de forces de sécurité. Alors que le conflit disparaît des médias, Justine Masika Bihamba, fondatrice de l’ONG de défense des droits des femmes Synergie, jointe à Goma, nous dresse un état des lieux.

© AIBF

amnesty: Le conflit en RDC s’est à nouveau enflammé depuis août dernier. Comment évolue la situation des femmes dans cette guerre ?
Justine Masika Bihamba :
C’est de pire en pire. Chaque jour, on nous amène dans notre organisation au moins une femme ou une fille qui a été violée. Le problème est que, dès qu’il y a des affrontements, il y a des viols et des violences faites aux femmes. Au Nord-Kivu, la guerre s’intensifie, on assiste donc à une augmentation des violences sexuelles faites aux femmes.

Qui sont ces femmes violées ?
Dans les statistiques que nous avons, l’âge varie entre un enfant de dix mois et une dame de huitante ans. Aucune femme n’est épargnée !

Une estimation de leur nombre ?

Difficile de répondre. Au niveau de notre association, depuis mai 2003, nous avons accompagné 8143 victimes de crimes et de violences sexuelles.

Comment expliquez-vous que ce soit toujours les femmes qui sont en première ligne ?
Plusieurs facteurs peuvent expliquer ce phénomène. En premier lieu, les parties en conflit utilisent le viol comme arme de guerre pour détruire la femme et surtout pour humilier l’adversaire. Nos traditions et nos coutumes sont aussi un des facteurs.

C’est-à-dire ?
Les coutumes et les traditions perpétuent l’image de la femme comme un être inférieur à l’homme. Elle en est moins respectée, voire même considérée comme une chose.

Vous avez fondé à Goma en 2003 l’association Synergie des femmes contre les violences sexuelles (SFVS). En quoi consiste votre travail ?
Synergie fonctionne comme une plateforme de trente-cinq organisations de la société civile. Notre premier travail a été de faire prendre conscience aux gens que le viol existe et qu’il faut le dénoncer. Plus concrètement, nous essayons de prendre globalement en charge les victimes de violences sexuelles. Notre organisation est née d’une prise de conscience, lorsqu’une vieille femme de huitante ans a été violée. On l’a amenée à Goma puis nous l’avons accompagnée à l’hôpital général. Elle n’avait pas d’argent, elle n’a pas pu être prise en charge et elle en est morte. Depuis, nous essayons d’assurer une prise en charge médicale et un accompagnement psycho-social à chacune des victimes car elles ont été traumatisées, et nous tâchons de les accompagner lors de leur réinsertion socio-économique. Les viols sont un problème social, c’est toute la famille qui est affectée.

Est-ce que ces victimes de viols viennent facilement vous voir ?
Oui, nous avons tout un réseau de conseillères dans les villages, qui sont proches de la population. Ces conseillères font ce travail de sensibiliser d’abord les communautés. Et après d’identifier les victimes, les écouter puis les orienter vers le médical ou le judiciaire, selon les besoins de la victime.

Travaillez-vous également avec les auteurs des exactions ?
C’est très difficile, car les viols se font souvent collectivement, il est très rare que la victime reconnaisse son agresseur. Néanmoins, il ne faut pas seulement travailler avec les femmes, mais aussi avec les auteurs de viols. On a donc organisé des réseaux communautaires avec tous les acteurs de terrain et on leur a expliqué combien il est important de travailler sur les violences, parce qu’une femme violée est une femme rejetée par sa communauté et il faut la remettre sur pied. Nous aidons donc ces femmes en les informant de leurs droits, en leur donnant des kits de 72 heures pour éviter une grossesse. Nous insistons également sur l’importance de la sensibilisation et de la vulgarisation du droit international qui est censé les protéger.

Il est extrêmement difficile de traduire en justice les auteurs de ces viols. Cette impunité ne favorise-t-elle pas l’utilisation du viol comme arme de guerre ?
Oui, c’est un problème très sérieux. Parfois, on se démène pour qu’on puisse arrêter l’auteur du viol, mais en vain. Le système judiciaire est gangrené par la corruption. Les personnes sont relâchées quelques jours après. Et si on insiste, on nous menace de représailles. Pour finir, ces femmes victimes préfèrent ne pas dénoncer. Sur les 8143 cas, il y a eu seulement 280 femmes qui ont dénoncé leur agresseur et uniquement 68 jugements. J’ai moi-même été attaquée le 18 septembre 2007. Le 20, j’ai porté plainte, mais il fallait que je paie cinq dollars pour qu’on prenne note de ma plainte. On m’a ensuite demandé dix dollars pour le déplacement ; il a fallu fournir le papier et les stylos pour l’enregistrement… J’ai abandonné ! Autre problème : les frais d’exécution d’un jugement : la femme victime doit verser 15 % de ce qu’elle touchera de dommages et intérêts dans les comptes du Trésor public, ce qui est impossible.

Vous travaillez donc constamment dans le danger ?
Nous sommes vraiment menacées. Dans mon cas, six militaires sont venus chez moi, dans ma maison. Ils ont ligoté mes six enfants en les menaçant. Ils les ont torturés. C’était vraiment horrible et tragique pour eux. Mes collègues aussi. Tout dernièrement, une d’elles a été menacée, car elle avait osé dénoncer ses agresseurs. Ces agresseurs l’ont suivie jusqu’à Goma et ont réussi à prendre son mari. Nous sommes intervenues pour le faire relâcher. Mais comme si cela ne suffisait pas, ils sont revenus chez elle pour violer sa petite sœur. Nous travaillons dans l’insécurité totale et sans aucune protection.