La fuite sans fin

Article paru dans le magazine Amnesty, publié par la section suisse d’Amnesty International, février 2009
Devant l’avancée des troupes rebelles, la population civile congolaise a préféré prendre la fuite et se réfugier en Ouganda. Plusieurs milliers de personnes s’entassent à la frontière entre la République démocratique du Congo (RDC) et l’Ouganda. Reportage, par Manon Schick

© Manon Schick © Manon Schick

A quelques kilomètres de la frontière entre la RDC et l’Ouganda, le parc Queen Elisabeth accueille les touristes dans de luxueux lodges, avant leur safari à la recherche de babouins, éléphants et autres girafes. La jeep qui se trompait de chemin en novembre dernier risquait de tomber sur un spectacle bien différent : des milliers de réfugié·e·s, entassé·e·s à la frontière, fuyant l’avancée des troupes du Congrès national pour la défense du peuple (CNDP) du général rebelle Laurent Nkunda.
27 novembre 2008, onze heures du matin: des coups de feu retentissent au loin. A deux kilomètres à peine, la ville congolaise d’Ishasha vient de tomber aux mains du CNDP. Des milliers de Congolais·e·s en fuite ont franchi la frontière ougandaise ces derniers jours, transportant sur un vélo ou une charrette le peu de biens qu’ils ont pu emmener avec eux, une natte, une casserole, un jerrican d’eau, ou tirant derrière eux une chèvre. Une petite fille d’à peine quatre ans porte son petit frère sur le dos et tente de suivre sa mère, chargée d’un pagne où elle a glissé toutes leurs affaires. Elles rejoignent les milliers de personnes qui s’entassent le long de la route, tentant tant bien que mal de s’installer dans la foule. Plus loin, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), débordé par ce flux continu, organise des files d’attente pour enregistrer les arrivant·e·s.

Menaces de mort

Samuel* est arrivé il y a un mois. Il était défenseur des droits humains dans la ville de Rutshuru et avait dénoncé l’existence de fosses communes et des assassinats commis par des groupes armés. Lorsqu’il a entendu à la radio que les troupes du CNDP s’apprêtaient à prendre sa ville, il a pris la fuite, préventivement. Il n’imaginait pas que des soldats se rendraient chez lui, et que face au refus de sa femme de révéler où il se trouvait, ils la tueraient. C’est apparemment ce qui s’est passé, selon les informations qu’il a reçues de sa belle-famille. Aujourd’hui veuf, alors qu’il n’a qu’une trentaine d’années, il ne pense pas rentrer un jour en RDC. « Trop dangereux », souffle-t-il, les larmes aux yeux. Il ignore encore le sort de deux de ses trois enfants. Le plus grand a été pris en charge par ses parents, qui ont eux aussi reçu des menaces.
Samuel n’a pas voulu se faire enregistrer par le HCR car il ne voulait pas être transféré dans un camp, à deux cents cinquante kilomètres de là. Le camp de Nakivale, où près de dix mille réfugié·e·s congolais·e·s ont été transféré·e·s depuis le mois d’août, au moment de la reprise de la guerre, au début par groupes de quelques dizaines, puis fin novembre par milliers chaque jour.
Dans ce camp, dans lequel des bus déversent chaque jour des réfugié·e·s, la vie quotidienne s’organise tant bien que mal. A leur arrivée, les Congolais·e·s passent un ou deux jours dans une immense tente d’accueil, puis, après la prise d’une photo et de leurs empreintes digitales, ils reçoivent deux bâches et peuvent se construire une tente de fortune, à côté des centaines d’autres tentes blanches qui s’élèvent le long de la colline.

Conditions précaires dans les camps

La prise en charge est sommaire et, malgré la présence de sanitaires et d’eau potable, des cas de choléra sont signalés. Certain·e·s réfugié·e·s font la queue devant les tanks d’eau, d’autres, plus loin, attendent la distribution de nourriture. Une école rapidement construite avec quelques bâches permet de distraire les plus petits de l’ennui de l’attente et des souvenirs difficiles liés à la guerre. La plupart des réfugié·e·s ont fui la région de Rutshuru, lorsqu’ils ont entendu l’arrivée des troupes du CNDP, signalée par des coups de feu. Après deux jours de marche, ils ont atteint la frontière à Ishasha et ont été transférés dans le camp. Les témoignages concordent : «A l’arrivée du CNDP, je me suis cachée dans ma maison, à Kiwanja», explique en swahili Madeleine*, enceinte de cinq mois. «Quand j’ai vu des voisins qui ont été tués lors des affrontements avec les Maï Maï, qui combattaient le CNDP, je me suis réfugiée à la MONUC, la mission de paix de l’ONU. Mon beau-père a voulu aller récupérer nos affaires dans la maison, mais elle était déjà occupée par des soldats du CNDP, qui y avaient emmené deux femmes, sans doute pour les violer. Il est revenu en courant, et moi j’ai préféré prendre la fuite avec mon mari et mon enfant.»
Des milliers d’autres réfugié·e·s ont vécu des histoires semblables. La plupart avaient déjà pris la fuite lors des guerres précédentes. Celle-ci n’est qu’une énième crise qui les pousse sur les routes, pour éviter les massacres, les viols ou les recrutements forcés. Des violations des droits humains ont été commises par tous les groupes armés au Nord-Kivu, y compris par l’armée gouvernementale. Un jeune homme, Jackson*, raconte qu’il a été racketté près de la frontière par cinq soldats maï maï armés (les Maï-Maï étaient un groupe rebelle qui a été récemment intégré à l’armée congolaise), qui ont voulu lui prendre sa moto. Après négociation, il s’en est sorti en leur donnant le peu d’argent qu’il avait sur lui.
Incertitude sur le sort de leurs proches, conditions de vie précaires, peur de rentrer en RDC : la vie des réfugié·e·s congolais·e·s en Ouganda est difficile. «Mais je préfère mourir plutôt que de retourner au Nord-Kivu», dit cette vieille femme. D’autres ont pourtant fait le choix de rentrer, mais plus au nord, du côté de Beni, où l’armée congolaise maintient encore la sécurité. Avec l’espoir qu’un jour la guerre se termine et qu’ils puissent retrouver une vie normale. Mais quand ?

* Prénom d’emprunt