Les civils en première ligne

Article paru dans le magazine Amnesty, publié par la section suisse d’Amnesty International, février 2009
La population civile de la région du Kivu subit depuis plus de quinze ans les combats entre les groupes rebelles dans l’Est de la République démocratique du Congo. Les conflits ethniques et les ressources minières empêchent jusqu’à aujourd’hui un règlement pacifique de la crise.

© AP/PA Photo / Karel Prinsloo © AP/PA Photo / Karel Prinsloo

Les événements se sont précipités au début de cette année dans l’Est de la République démocratique du Congo : le 16 janvier 2009, les généraux des troupes du Congrès national pour la défense du peuple (CNDP), qui avaient conquis une grande partie de la province du Nord-Kivu, ont annoncé qu’ils arrêtaient les combats. Le 20 janvier, des milliers de soldats rwandais sont entrés en RDC à la hauteur de Goma, la capitale du Nord-Kivu, et plusieurs milliers par Bukavu, la capitale du Sud-Kivu. Enfin, le 24 janvier, Laurent Nkunda, leader du CNDP, a été arrêté au Rwanda.
C’est un accord secret entre les gouvernements congolais et rwandais, ainsi qu’avec les généraux rebelles, qui a précipité l’intervention rwandaise visant à mettre hors d’état de nuire les milices hutues rwandaises des Forces démocratiques pour la libération du Rwanda (FDLR). Ces milices sont responsables du génocide contre les Tutsis en 1994 au Rwanda. L’objectif de cette offensive conjointe entre les gouvernements congolais et rwandais est de désarmer les FDLR et de les ramener au Rwanda, « volontairement ou par la force », comme l’a déclaré le ministre congolais de l’Intérieur, Lambert Mende, aux médias à Kinshasa.

Nouveaux déplacements ?

Sans dissolution des milices du FDLR, qui dominent militairement presque cinquante pour cent du Nord-Kivu et sont également actives au Sud-Kivu, il est effectivement impossible d’arriver à la paix dans la région. Mais on peut douter que l’offensive actuelle apporte à la population la paix si longtemps attendue. Des représentants de la mission de l’ONU au Congo (MONUC), laquelle n’a pas été impliquée dans les plans des gouvernements congolais et rwandais, se sont exprimés de façon critique sur cette offensive qui pourrait générer une nouvelle crise humanitaire.
La population civile souffre en effet encore des conséquences de l’offensive militaire du CNDP lancée par Laurent Nkunda en août 2008. Plus de 250'000 personnes ont fui, des milliers ont cherché refuge dans les pays voisins. Les rebelles et les soldats gouvernementaux se sont livrés à des pillages, des viols et des recrutements forcés d’enfants.
Malgré plusieurs traités de paix au niveau national et régional, les combats n’ont jamais vraiment cessé au Kivu. Même les premières élections démocratiques en 2006 n’ont pas apporté la paix. Les tensions ethniques et les intérêts économiques sont trop importants.

Une décennie de conflits

Durant la première moitié des années 1990, des affrontements de plus en plus intenses ont opposé les différentes ethnies au Kivu. Pendant et après le génocide contre les Tutsis au Rwanda, plus de 1,25 million de Hutus ont fui l’avancée du Front patriotique rwandais, des rebelles tutsis qui dirigent aujourd’hui le Rwanda, et se sont réfugiés dans ce qui s’appelait à l’époque le Zaïre. Les génocidaires ont créé des milices hutues, soutenues par le dictateur Mobutu. Une coalition de groupes rebelles congolais, sous la conduite de Laurent-Désiré Kabila, soutenue par les armées rwandaises et ougandaises, a mis fin aux trente-deux ans de règne de Mobutu en 1997. Kabila est devenu président et a renommé le Zaïre République démocratique du Congo.
Un an plus tard, Kabila a laissé tomber ses alliés et s’est appuyé sur les milices hutues, qui représentaient une menace permanente pour le Rwanda et pour la population civile. En 1998, des rebelles dirigés par des Tutsis et soutenus par l’Ouganda et le Rwanda ont marché sur Kinshasa. Des troupes d’Angola et du Zimbabwe ont volé au secours de Kabila. Jusqu’à dix Etats africains ont été impliqués en même temps dans cette deuxième guerre du Congo, qui a duré jusqu’en 2003, se disputant le pouvoir et les immenses richesses de la RDC. Durant cette « guerre mondiale africaine », les renversements d’alliances ont été monnaie courante. Laurent-Désiré Kabila est mort assassiné en 2001 dans un attentat. C’est son fils, Joseph Kabila, qui lui a succédé.

Négociations de paix

A l’été 2002, des négociations de paix ont eu lieu en Afrique du Sud. Un gouvernement transitoire, où toutes les parties en conflit étaient représentées, emmené par Joseph Kabila a été mis au pouvoir, avec pour tâche d’organiser des élections démocratiques. Le traité de paix prévoyait que les troupes étrangères devaient quitter le pays, que les milices hutues dans l’Est du pays seraient désarmées et rapatriées au Rwanda. En 2006, Joseph Kabila a été élu président lors des premières élections démocratiques en RDC.
Mais si les troupes étrangères se sont retirées, le désarmement des milices des FDLR n’a pas été rempli. Le conflit a continué dans le Kivu, malgré le traité de paix. Les premières victimes sont encore et toujours la population civile : des millions de morts, des millions de personnes déplacées, des dizaines de milliers de femmes et de fillettes victimes de viols utilisés comme arme de guerre par toutes les parties en conflit, des milliers d’enfants recrutés comme soldats. Jusqu’à aujourd’hui, la MONUC n’a pas réussi à protéger efficacement la population civile.
Près de quarante groupes rebelles et milices sont toujours actifs dans l’Est de la RDC. Les coalitions se font et se défont. L’armée congolaise est trop faible et mal formée pour mener à bien la démobilisation des milices hutues. La population civile, prise en étau entre ces groupes armés, n’a souvent pas d’autre choix que la fuite.