Kolahstudio, à Téhéran: cet endroit créé il y a quelques années par Karan Reshad, artiste peintre, est devenu l’un des microcentres artistiques de la capitale avec un mot d’ordre: l’indépendance.©K.Reshad 2009
Kolahstudio, à Téhéran: cet endroit créé il y a quelques années par Karan Reshad, artiste peintre, est devenu l’un des microcentres artistiques de la capitale avec un mot d’ordre: l’indépendance. ©K.Reshad 2009

Une culture au bord de l’asphyxie

Article paru dans le magazine Amnesty, nr.57, publié par la section suisse d’Amnesty International, mai 2009
Entre exil et art d’Etat, de plus en plus d’artistes iranien·ne·s décident de rester au pays et organisent la résistance autour du besoin de liberté individuelle, de liberté de création et de l’envie de suivre leurs aspirations sociales et politiques.

Dans dix ans, Abou Dhabi verra apparaître sur ses terres son Musée Guggenheim d’Art Moderne ainsi que son Louvre. Alors que ses voisins du Golfe persique investissent en masse dans le secteur culturel pour préparer l’après-pétrole, qu’en est-il en Iran? A l’heure où les chansons de rap se téléchargent illégalement sur Internet et où les DVD de films iraniens censurés par le pouvoir se passent sous le manteau, alors qu’ils récoltent les récompenses les plus prestigieuses dans les festivals européens, que fait l’Iran pour assouvir cette envie grandissante de culture libre parmi sa population?

Kolahstudio, Téhéran: il y a quelques années, Karan Reshad, artiste peintre, a créé cet endroit devenu l’un des microcentres artistiques de la capitale avec un mot d’ordre : l’indépendance. On y organise des expositions, des ateliers et des festivals artistiques, avec, souvent, le public qui est au rendez-vous. Témoin privilégié, Karan Reshad pose son regard sur cette scène artistique en pleine effervescence: «Je le vois avec mes amis et des jeunes artistes qui veulent percer: il n’y a pas de choix, ils doivent se mettre sous l’aile d’un maître, un ancien artiste, car c’est eux qui détiennent les plus grandes galeries et les budgets. C’est difficile de travailler de son côté et de ne pas rentrer en affaire avec le gouvernement islamique ou avec le milieu académique. Je préfère rester underground, ce qui ne signifie pas de rester secret, mais dans la marge.» Mais il est difficile de se rendre visible dans un tel contexte. Quand cela arrive, comment les gens réagissent-ils à son travail et à celui de ses amis? «Certains réagissent bien, mais la plupart en ont presque peur. J’ai le sentiment que ces personnes n’ont pas envie de débattre de notre travail. Ils pensent que des artistes comme moi sont O.K., qu’ils ont leurs propres idées, bonnes ou mauvaises. Il y a une certaine insensibilité, peut-être par crainte? Imaginez un endroit où des personnes écoutent un concert de heavy metal assis et sans faire un bruit ? C’est du factice. Le contrôle est très fort. On se retrouve dans une situation où parfois l’art ressemble plus à de la décoration, juste pour pouvoir dire qu’on est libre.»

Dualité Trente ans après le début de la révolution islamique, les scènes culturelles iraniennes sont de plus en plus polarisées avec d’un côté la culture autorisée – religieusement et politiquement fidèle aux normes édictées par les ayatollahs – et de l’autre côté les formes interdites, influencées par l’Occident. Cette séparation est d’autant plus marquée depuis l’arrivée au pouvoir de Mahmoud Ahmadinejad. Le responsable de l’évaluation musicale au Ministère de la culture et de la guidance, Mohammad Dashtgoli, a notamment décrété en 2007 l’interdiction du rap « à cause des propos obscènes tenus par les rappeurs ». En collaboration avec la police, les studios illégaux produisant ce genre de musique ont été fermés et les rappeurs menacés de devoir répondre de leurs actes. Mais rester en Iran, en faisant des compromis avec le gouvernement, ne signifie pas perdre pour autant toute crédibilité artistique. Il reste une grande différence entre être étiqueté artiste «autorisé», traditionnel, et faire de l’art de propagande. L’Iran est un pays avec un héritage culturel magnifique. Un chanteur comme Mohamed Reza Shajarian, maître incontesté du chant iranien contemporain, fait partie des chanteurs les plus respectés au monde.

Soupape de sécurité Mais pour ceux qui ont fait le choix de parler de leur réalité, de poser un regard intransigeant sur la société et qui ont décidé de rester en Iran, la question de la censure revient à tout moment : «La censure signifie qu’un artiste est comme un enfant qui ne comprend pas pourquoi il choisit un type d’image ou une scène dans son travail. Ils censurent gentiment une oeuvre d’art ou poussent l’artiste à se censurer lui- même. La censure n’a jamais affecté mon travail, mais plutôt ma vie, en me coupant du circuit classique, des galeries, des musées et des biennales», explique Karan Reshad. Quand on fait du rock comme Milad Tangshir, guitariste du groupe de métal Ahoora, la censure est d’autant plus étouffante: «On nous empêche de répéter, de jouer sur scène et de sortir des albums. En tant que musiciens, nous sommes inexistants! Nous ne sommes même pas censurés, nous sommes niés.» Seul espoir: Internet. «Je ne pense pas qu’Internet apporte directement quelque chose à notre créativité, mais cela nous aide à avoir accès à toute la musique dont nous avons besoin. Il n’y a pas de magasins de disques ici en Iran et nous devons passer par Internet pour télécharger ce qui nous plaît. Internet est aussi la seule chance pour que le monde connaisse notre existence et écoute notre musique.» Le gouvernement l’a bien compris, Internet joue un rôle central auprès de la population iranienne dans l’accès à ces libertés interdites. Avec une position ambiguë, en lâchant un peu de lest, telle une soupape de sécurité pour tout ce qui ne touche pas à la politique intérieure ou à la religion, qu’ils sanctionnent violemment. De nombreux bloggeurs iraniens en ont fait les frais, payant parfois de leur vie.

Autocensure Le cinéma iranien n’échappe pas à ce contrôle des mollahs. Le contrôle s’est renforcé sur les réalisateurs et réalisatrices iranien·ne·s qui veulent envoyer leurs bobines à l’étranger pour présenter leurs films dans des festivals internationaux. Les acteurs et actrices doivent désormais obtenir l’autorisation du Ministère de la culture pour pouvoir jouer dans un film étranger. A la fin de l’année passée, l’actrice fétiche de la nouvelle génération de cinéastes iranien·ne·s, Golshifteh Farahani, s’est vu interdire de quitter l’Iran pour jouer dans un film hollywoodien.Une autre actrice et réalisatrice, Niki Karimi, a osé dépeindre dans son film Une nuit, réalisé en 2005, l’histoire d’une jeune femme qui, suite à une dispute avec sa mère, erre dans Téhéran: détresse sociale, sexe et prostitution. Succès à Cannes et foudres de la censure. Une censure des plus complexes, comme la réalisatrice le démontre dans les pages d’arte.tv: «Faire un film en Iran, c’est très compliqué. D’une part, parce qu’il y a une autocensure que tu ne remarques d’ailleurs même plus. En d’autres termes, dans mon inconscient, il y a une autocensure qui se produit. Or en tant qu’écrivain, on doit arriver à écrire ou à dire ce qu’on pense. D’autre part, ce qui complique encore les choses, c’est que lorsqu’on écrit un scénario, il faut le remettre à l’Ershad qui peut supprimer certaines scènes ou carrément refuser le scénario. Par exemple, dans Une nuit, ils ont coupé un quart d’heure de film. Le passage en question disait que, dans la société iranienne, un homme pouvait avoir plusieurs épouses. Cela correspond à une réalité. Pourtant, ce passage a été censuré.» Face à ce constat, à cette dualité entre être un·e artiste et être Iranien·ne, comment s’en sortir? «Pour moi, être un artiste et être un bon citoyen iranien est difficilement compatible, car être un artiste, c’est essayer de faire changer les choses. C’est donc vivre dans la peur d’être emprisonné à tout moment», conclut Karan Reshad.