Quels espoirs pour l’Afghanistan ?

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°58, publié par la Section suisse d’Amnesty International, septembre 2009
Professeur honoraire de l’Université de Neuchâtel, ethnologue chevronné, Pierre Centlivres est un spécialiste de l’Afghanistan, où il a mené des recherches de terrain, et où il se rend régulièrement depuis les années 1960. Il nous livre quelques clés pour comprendre la situation de ce pays pris dans la tourmente depuis des décennies.

© Fabrice Praz © Fabrice Praz

- AMNESTY : Quel regard l’ethnologue que vous êtes porte-t-il sur les événements actuels?

- Pierre Centlivres : Il faut d’abord rappeler que les difficultés de l’Afghanistan n’ont pas commencé avec le coup d’Etat de 1978 et l’instauration d’un régime soutenu par les Soviétiques. Ce pays était déjà auparavant, sous le régime monarchique, déchiré par de graves tensions entre les groupes sociaux, ethniques et religieux. Ces tensions ont été exacerbées par la crise, aboutissant à la situation de violence et d’insécurité qui règne aujourd’hui.

- Quels ont été, dans ce contexte, les facteurs qui ont permis la montée en puissance des talibans?

- A la chute du communisme en 1992, les factions de moudjahidins (combattants du Djihad) qui avaient jusque-là combattu contre un ennemi commun se sont disputé le pouvoir. Le pays allait basculer dans l’anarchie. Aux yeux de la population excédée, les talibans incarnaient le retour à une justice conforme au Coran. Attendus comme les restaurateurs d’un ordre légitime, ils ont pu s’emparer de Kaboul sans combat. Leur autorité se trouvait renforcée par leur appartenance à l’ethnie pachtoune, majoritaire en Afghanistan, qui constitue le groupe dominant. Leur régime austère et rigoureux a vite été ressenti comme insupportable par les populations urbanisées et les ethnies non pachtounes (Tadjiks, Ouzbeks, Hazaras, et autres). N’oublions pas que ce sont les combattants de l’Alliance du Nord, formée par feu le commandant Massoud, qui ont chassé les talibans de Kaboul en 2001, avec le soutien de la coalition dirigée par les Américains.

- Comment expliquez-vous le regain de popularité des talibans?

- Les espoirs de changement nés en 2001 ont été vite déçus. Cela est dû à la faiblesse du gouvernement, réputé corrompu et inefficace, qui s’est allié à des chefs de guerre ayant commis de nombreux sévices. La propagande des talibans renforce la méfiance de la population en présentant le président Hamid Karzaï comme une marionnette à la solde des Etats-Unis. Les troupes de la coalition internationale se sont rendues impopulaires par des bavures et des frappes aériennes touchant des civils, mais aussi par leur non-respect des usages locaux. Elles sont perçues par certains comme des troupes d’occupation. Les traitements inhumains infligés au mépris du droit dans des prisons clandestines ont discrédité le discours moralisateur des puissances occidentales. Les talibans savent exploiter ce désarroi pour s’infiltrer dans les organes de gouvernance locale. Au Nord du pays, où les Pachtounes sont minoritaires et ont parfois été victimes d’épuration ethnique, ils tiennent un discours revanchard. Leur mode opératoire est typique de la guerre asymétrique pratiquée par les organisations terroristes : pas d’armée régulière, mais des miliciens qui se fondent dans la population et déstabilisent les institutions par des actes de sabotage et des attentats – une tactique très difficile à contrer par les armées conventionnelles.

- Quel est le rôle du Pakistan dans ce nouvel essor des milices talibanes?

- Il se prépare au Pakistan une crise peut être encore plus grave qu’en Afghanistan. L’armée et les services secrets pakistanais ont longtemps soutenu les talibans afin de renforcer les forces islamiques dans la région et prendre éventuellement l’Inde à revers. Sous la pression des Etats-Unis, allié officiel, le Pakistan doit désormais s’attaquer à ses propres talibans, qui ont pris le contrôle de la province du Nord-Ouest, connue pour être le sanctuaire d’Al-Qaïda. Conçue pour affronter l’Inde, l’armée pakistanaise n’est guère adaptée à la tactique de guérilla que mènent les talibans dans ce terrain montagneux et ses efforts semblent promis à l’échec, d’autant plus qu’elle n’a pas le soutien de l’ensemble de la population locale.

- Suite aux élections du mois d’août, y a-t-il un espoir de changement?

- Tous les candidats ont promis durant la campagne de lutter contre la corruption, de renforcer l’Etat et de relancer l’économie... Mais plusieurs d’entre eux sont des seigneurs de la guerre dont l’influence s’est imposée par des moyens douteux. Il s’agit donc plus de coalitions entre les grands groupes de pouvoir que de démocratie transparente. De plus, les talibans ont fait peser une menace sur tout le processus électoral : attentats contre les bureaux de vote, assassinat des préposés, etc.

- Comment voyez-vous l’avenir de cette région?

- Je suis pessimiste à court terme. La coalition des troupes étrangères a peu de chance de l’emporter contre les talibans, qui renforcent leur emprise sur la population. L’armée régulière afghane est encore en formation, ce qui rendrait un retrait des troupes internationales problématique. La situation des droits humains reste très préoccupante, tout comme la situation des femmes. Il est vrai qu’elles sont désormais représentées au Parlement et que deux femmes étaient candidates à la présidence. Sous l’influence des femmes iraniennes, mieux loties, elles formulent des revendications. Mais l’action des ONG féministes a eu pour effet pervers de braquer la population masculine contre le modèle occidental, assimilé à la dépravation et à la luxure. Enfin, la culture du pavot a énormément augmenté ces dernières années. Des cultures de substitution sont certes tentées, mais pour les paysans endettés, elles ne sont pas suffisamment rentables.

- Des lueurs d’espoir?

- Il y en a peu, même s’il faut reconnaître qu’avec Obama, on est sorti de l’ère Bush! Sa tactique vise à user davantage de moyens diplomatiques, à tout faire pour empêcher les bavures et les victimes civiles, à négocier si possible avec les talibans dit «modérés » (s’ils existent!). Il faut aussi relever un réel développement économique, davantage d’enfants scolarisés, et surtout, l’incroyable courage des Afghans. Et... les récoltes seront moins mauvaises qu’on le craignait après les inondations du printemps. Mon regard d’ethnologue me pousse à m’attacher à tous les aspects de la réalité, à la saisir dans ses nuances, en me gardant d’une vision des choses en noir et blanc. Car le pire n’est jamais certain.