Bangladesh: face au défi de l’eau

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°58, publié par la Section suisse d’Amnesty International, septembre 2009
Les Objectifs du Millénaire pour le développement fixent que le nombre des habitantes sans accès direct à l’eau potable doit diminuer de moitié entre 1990 et 2015. Le Bangladesh s’est, lui, fixé l’échéance de 2011. Mais les défis sont nombreux.

© Grégoire Duruz © Grégoire Dunuz

C’est le rituel de l’été au Bangladesh. Trois mois durant, de juillet à septembre, la saison des pluies inonde des centaines de milliers d’hectares de terrain plat lorsque les rivières et fleuves descendus de l’Himalaya, gorgés d’eau, débordent de partout. Pays delta, le Bangladesh est depuis longtemps habitué à boire la tasse. Pour le meilleur et pour le pire. D’un côté, les crues «nettoient » les champs bourrés de pesticides et d’engrais chimiques. Mais elles mettent aussi en péril la santé de millions de familles en polluant leur principale source d’eau potable : les pompes à eau. A ce jour, plus de trente-six millions de Bangladeshis, près du quart des habitant·e·s du pays (cent soixante millions), n’ont toujours pas d’accès garanti à de l’eau pure.

Pompes noyées

Dans le district de Shariatpur, séparé de la capitale Dacca par le célèbre Gange, l’eau grisâtre du fleuve submerge des villages entiers presque chaque année. Toutes les habitations sont construites sur pilotis ou sur des remblais d’un mètre de hauteur. Cela ne suffit pas toujours. En 2007, alors que l’eau montait jusqu’aux hanches, des milliers de familles durent s’entasser deux semaines durant sur des barques. Dans ces conditions, le minimum d’hygiène n’est pas garanti. Et l’eau sûre à 100%se fait rare. «Quand nos pompes à eau sont noyées, nous devons nous rendre en bateau à la pompe à eau surélevée la plus proche et faire parfois deux heures de queue pour remplir nos jarres», témoigne Rashida, une mère de famille du village de Matber Kandi.

Beaucoup n’ont pas cette patience, pas conscience des bactéries transportées par l’eau ou tout simplement pas de bateau pour braver les inondations. Le gouvernement, de son côté, ne distribue des tablettes purificatrices qu’à partir d’un niveau de crues extrême. Collecter l’eau de pluie? «Les flots ont tôt fait de recouvrir nos récipients», explique Rashida. Les villageois·es n’ont alors d’autre choix que de consommer l’eau stagnante. La même qui transporte… urines et excréments, les latrines étant, elles aussi, inondées.

Plus immobiles que les hommes durant les inondations, femmes et bébés sont les premiers touchés. Trente-six mille enfants bangladeshis de moins de cinq ans meurent de diarrhées aiguës annuellement. Fièvre typhoïde, choléra et irritations cutanées sont également monnaie courante. «C’est le paradoxe du Bangladesh, un des pays au monde les plus fournis en eau, mais incapable d’assurer à tous un accès à de l’eau sûre», observe Daniel Adriaens, coordinateur d’Action contre la faim (ACF) à Dacca.

L’ONG française a conclu au printemps dernier un programme mêlant assainissement et sécurité alimentaire dans le district de Shariatpur. Septante pompes à eau – ainsi que les habitations avoisinantes – ont été élevées de deux mètres. Mais c’est peine perdue pour les familles pauvres installées au bord du Gange, condamnées à migrer régulièrement lorsque les rives, érodées, sont arrachées par les flots. «Nous craignons le pire cet été car le fleuve est tout proche», glisse Salma, une jeune mère de trois enfants. En donnant le sein à son dernier-né, elle explique avoir déménagé huit fois en vingt ans et que, durant les inondations, sa famille boit l’eau du Gange. Pour cuisiner, cela paraît moins grave: «Le riz cuit dans l’eau du fleuve a meilleur goût, sourit Momotaz, 45 ans. On sait que le Gange est pollué par les bateaux et des cadavres en décomposition, mais on préfère!»

Migrant·e·s climatiques

Aux dires des villageois·es, les inondations seraient aujourd’hui moins fréquentes qu’autrefois, mais plus violentes et, surtout, imprévisibles. Les espaces d’habitation, inondés, diminuent. Couplés à une démographie inquiétante – on pronostique deux cent soixante millions de Bangladeshis en 2050 – les effets du réchauffement climatique poussent des milliers de travailleurs et travailleuses vers les villes ou à l’étranger comme main-d’oeuvre bon marché. «Puisqu’ils ne peuvent plus cultiver des légumes sur leurs terres, ils vont gagner ailleurs de quoi se les payer. C’est une forme d’adaptation pour des milliers de nouveaux migrants climatiques », analyse Daniel Adriaens.

Mais les déceptions sont nombreuses. En terme d’accès à l’eau potable, la vie en ville est souvent plus spartiate qu’à la campagne (voir encadré). Seulement 40% de la population urbaine du Bangladesh est connectée au réseau d’eau courante. Au faîte de la saison sèche, lorsque l’eau vient à manquer, les plus démuni·e·s se rabattent sur l’eau de surface non traitée, faute de pouvoir acheter de l’eau en bouteille.

Le futur pourrait être plus sombre encore. «Aujourd’hui, malgré les apparences, c’est la gestion de l’eau existante et non sa quantité insuffisante qui pose problème », observe Gafur Mahmud, expert de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) à Dacca. «Mais cela pourrait changer à l’avenir si le Bangladesh n’assure pas son approvisionnement en eau d’entente avec l’Inde.»

Le gouvernement du Bangladesh s’est donné jusqu’à 2011 pour garantir un accès généralisé à l’eau potable, en ville comme à la campagne. Mais le défi sera de taille. L’afflux de migrant·e·s des campagnes vers la ville n’est pas prêt de s’estomper. Et, dans le Sud du pays, une ultime bombe à retardement menace quelque trente millions de Bangladeshis: l’eau extraite de près d’un tiers des pompes manuelles contient de l’arsenic à haute dose… Pour contourner le problème, gouvernement et ONG construisent des puits hyperprofonds (plus de 200 mètres), quelques premières canalisations adaptées au monde rural et des filtres à eau d’étang. Parfois, une contribution financière est exigée des villageois·es. La formule permet de véritablement intégrer les bénéficiaires au suivi des projets. Et de les sensibiliser à l’importance de boire propre pour survivre.

 

«Au village, l’eau était plus propre»

Une pompe à eau rouillée qui crachote avec peine le précieux liquide. La scène est classique des bidonvilles accrochés aux berges du lac de Gulshan, quartier huppé de la capitale Dacca. D’une rive à l’autre, les baraquements de tôle aux minuscules «chambres» louées dix euros par mois font face aux appartements luxueux cent fois plus onéreux. «Au village, l’eau était plus abondante et plus propre», constate Lili, qui s’est installée à Dacca il y a sept mois avec ses beaux-parents et quatre enfants. «Mais ici, mon mari gagne mieux, jusqu’à 200 taka (deux euros) par jour, et moi, je peux travailler comme femme de ménage.» Comme tant d’autres, la pompe de Lili et de ses voisins ne puise pas de l’eau souterraine. Elle est illégalement raccordée au réseau de distribution. Le débit général s’en trouve diminué. Les perforations artificielles dont sont victimes les canalisations font aussi que les eaux d’égouts se mêlent à l’eau traitée… «Un jour l’eau est bonne, un jour elle sent mauvais », résume Lili. Pour l’heure, elle fait avec. D’autres personnes, désillusionnées, sont reparties.