Tribune libre sur les bords du lac Majeur

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°58, publié par la Section suisse d’Amnesty International, septembre 2009
Le prix du Jury «Un certain regard» du Festival de Cannes n’a pas suffi. En mai, le cinéaste Bahman Ghobadi, à peine rentré en Iran, est incarcéré. Après quelques jours de prison, à la veille des élections présidentielles, il est expulsé du pays. Depuis lors, il vit entre Berlin, New York et le Kurdistan irakien. Rencontre avec un cinéaste kurde iranien engagé.

© Bahman Ghobadi, mijfilm.com © Bahman Ghobadi, mijfilm.com

AMNESTY : Vous n’êtes pas venu au Festival de Locarno pour défendre un film, mais pour parler de votre pays en proie aux tensions politiques. Un rôle difficile à tenir?

Bahman Ghobadi: Oui, ce nouveau rôle est difficile pour moi. Habituellement, quand je vais à un festival avec mon film, je m’attends à ce que les questions touchent au contenu, à la technique ou au processus de création; des questions sur lesquelles je m’exprime facilement. Parler de politique relève d’un autre registre, surtout en cette période critique que vit l’Iran. Cela implique bien plus de responsabilité de s’exprimer au nom septante millions d’habitants. Un rôle délicat mais nécessaire.

Vous avez suivi les événements postélectoraux depuis l’étranger. Comment avez-vous vécu ces moments?

Emotionnellement, c’était dur. Dur d’être si loin, car j’aurais aimé être en Iran. Mais si je dépasse ces sentiments, qu’aurait changé ma présence à Téhéran? Pas grand-chose. Probablement que j’aurais été emprisonné ou bien bloqué chez moi, dans l’impossibilité de me déplacer et d’agir librement. Par contre, en me trouvant à l’étranger, je peux dénoncer sans contrainte ces événements. Je peux faire entendre ma voix jusqu’à Locarno.

Mahmoud Ahmadinejad a été officiellement nommé président sur fond de controverse. Croyez-vous que le régime a la force de s’imposer et de continuer à fermer les yeux sur les mouvements d’opposition?

En tant qu’Iranien, je ne reconnais ni Ahmadinejad ni son gouvernement. Selon moi, rien n’a changé. Le gouvernement ne pourra pas imposer son diktat contre la volonté populaire. Les troubles des semaines passées ne sont que les prémisses de ce qu’attendent les autorités iraniennes à l’avenir. Les gouvernements étrangers aussi ont changé leur vision de l’Iran, en faisant la différence entre les autorités et le peuple. Le peuple iranien a démontré qu’il n’avait aucune intention de céder. Les gens ne vont pas rentrer chez eux aussi facilement. Ils veulent obtenir un vrai changement.

En lisant la presse iranienne de ces dernières semaines, on est frappé par l’humour caustique des blagues politiques. Est-ce perçu comme une soupape nécessaire face aux trente ans de régime oppressif?

Si le peuple iranien ne pouvait pas rire ainsi, cela ferait longtemps qu’il serait mort de tristesse ! Sans ces blagues, survivre est impossible. Comment assister sinon, pendant trente ans, à des scènes si tragiques et intolérables ? Mais ce rire ne vient pas du fond du cœur, il s’agit d’un rire de surface qui procure de brefs moments de joie, suffisamment profond toutefois pour se recharger. Si un film ne parle que de tragédie, sans un instant d’humour, le public suffoquerait.

Avez-vous l’espoir de retourner un jour dans un Iran libre?

Je l’espère vraiment. Mais je crains qu’il faille attendre longtemps.