Site pollué d'Iwhrekan, delta du Niger / © Kadir van Lohuizen
Site pollué d'Iwhrekan, delta du Niger / © Kadir van Lohuizen

Le fléau de l’or noir au Nigeria

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°58, publié par la Section suisse d’Amnesty International, septembre 2009
Six cents milliards. Tel est le revenu de cinquante années d’exploitation pétrolière dans le delta du Niger. Le chiffre fait rêver les entreprises pétrolières, mais sonne comme une malédiction pour les populations locales. Pour trente et un millions de personnes, la pauvreté n’a fait que s’aggraver et le respect de leurs droits s’effacer.

«Les populations vivant dans les zones de production du pétrole dans le delta du Niger doivent utiliser une eau polluée pour boire, cuisiner et se laver », déclare Audrey Gaughran, co-autrice du rapport Nigeria. Pétrole, pollution et pauvreté dans le delta du Niger, publié par Amnesty International en juin dernier. «Elles consomment du poisson contenant des hydrocarbures et d’autres toxines et les terres qu’elles utilisent pour l’agriculture sont détruites. Après les déversements de pétrole, elles inhalent des vapeurs d’hydrocarbures, du gaz et d’autres polluants. Les gens se plaignent de problèmes respiratoires et de lésions cutanées – et pourtant, ni le gouvernement ni les compagnies pétrolières ne cherchent à contrôler les conséquences humaines de la pollution par les hydrocarbures».

Dans ce rapport, l’organisation recense plus de deux mille sites pollués. Cette pollution bafoue les droits fondamentaux de la population locale, notamment l’accès à l’eau potable et à la santé. Bien que le gouvernement nigérian soit le principal garant du respect de ces droits sur son territoire, il a jusqu’à présent échoué à les faire respecter et à informer les populations locales sur les sites contaminés et décontaminés ou sur les projets qui vont être développés.

Responsabilité

Mais le gouvernement nigérian n’est pas seul responsable de cette situation: Amnesty épingle également les entreprises. Shell et sa filiale Shell Petroleum Development Company en première ligne. En tant qu’acteur principal dans le delta, Shell se doit également de respecter l’environnement et les droits humains. En réaction au rapport, la compagnie se défend en affirmant que la grande majorité de la pollution résulte d’actes de sabotage. Ce qui est en partie vrai, mais l’ampleur de ces derniers n’est pas connue. De plus, l’industrie pétrolière a provoqué des pollutions et des destructions de bien d’autres façons au cours des cinquante dernières années. Le déversement de déchets, le dragage des criques et des rivières, l’abandon de résidus de forage, les activités sismiques et la construction de routes ayant bloqué les systèmes d’eau y ont puissamment contribué. Le sabotage n’intervient en rien dans ce type de pollution ou de dégâts environnementaux.

Règlement négocié

En 1995, l’écrivain nigérian Ken Saro-Wiwa et huit autres militants ont été pendus par le gouvernement Abache, après une parodie de procès, pour avoir rendue publique leur opposition aux pratiques de Shell. La compagnie a finalement versé, en juin 2009, un dédommagement de 15,5 millions de dollars. Elle a été l’une des premières entreprises transnationales à avoir accepté de collaborer avec des ONG pour développer un code de conduite en matière de droits humains. Mais, malgré ces améliorations, il reste un grand fossé à combler entre la théorie et la pratique. Les racines des conflits qui affectent le delta sont profondes et ceux-ci ne seront pas résolus tant que les causes sous-jacentes – notamment des décennies de dégâts environnementaux – ne seront pas éliminées et tant que l’impunité pour les atteintes aux droits humains régnera.