Ensemble face à la bête immonde

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°58, publié par la Section suisse d’Amnesty International, septembre 2009
«Parfois, on se croit assez fort. Et puis non, tout seul on ne s’en sort pas.» Quand elle a relevé la tête pour prononcer ces mots, le murmure des interprètes à peine estompé, les autres ont hoché la leur en guise d’acquiescement. Sans doute qu’après avoir vu la bête de face, chacun·e sait le besoin d’une oreille aimante, d’une épaule fraternelle. Reportage à Appartenances, dans un groupe de victimes de torture.

© Fabrice Praz © Fabrice Praz

L’association Appartenances, dont le siège est à Lausanne, accueille depuis 1992 des migrant·e·s. Parmi eux, des personnes victimes de la torture. Depuis dix ans, une fois par mois, un groupe se réunit où chacun·e est libre d’exprimer sa détresse et d’écouter le cri de celles et ceux qui ont vu «la face cachée de l’humanité». Le dessein du tortionnaire est de réduire en miettes l’identité de sa victime, de l’isoler. Le groupe fait le pari du contraire.

17 heures

Les participant·e·s avancent à tâtons. Ils connaissent trop la douleur que fait le retour de bâton quand on commet l’erreur de se laisser aller. Après tant de coups, le sentiment de sécurité, de normalité, il faudra l’apprivoiser.

Un simple exercice de relaxation, tête tournée vers la fenêtre, et c’est pour l’un, dans le ciel lausannois, «le petit carré de ciel et les toits» de la prison, là-bas. Pour l’autre, c’est encore la sensation de l’épée tout près de l’oreille. Le fléchissement de quelques secondes qui peut s’avérer fatal. Etre toujours sur ses gardes, ne pas flancher, sinon c’est la vie qui est fauchée. C’est le grain de la voix qui en dit aussi long que les mots et le bras qui indique, là, sur la poitrine, les coups assénés par les geôliers pour empêcher le prisonnier de dormir. Et chez elle, les larmes retenues, pudiques. Elle reste droite, mais quelque chose en elle a ployé sous le poids d’un souvenir. L’homme qui évoque l’innommable sent qu’il taille dans le vif. «Si ça fait mal aux autres, alors je ne veux plus parler.»

Non, justement, parler, témoigner pour mettre à distance ces images qui hantent, pour les reléguer aux archives. Pour l’heure, on se bloque, on ferme les yeux. Plus tard, oui plus tard sans doute, on trouvera des «stratégies» pour que ces flashes n’envahissent plus. Mais c’est encore trop tôt. Trop tôt pour ne pas croire que le verre d’eau d’aujourd’hui ne va pas dégager cette répugnante odeur de prison et ce goût que l’on reconnaît entre tous. Elle non plus ne peut pas encore trouver les mots, trop concentrée à tenter de chasser les effroyables images, «non, pas encore, ça reste à l’intérieur». Le cœur bat très fort. Quelle est cette petite veine qui palpite dans le cou, silencieuse, éloquente ?

«Je n’arrive pas à le supporter.» Il répète deux fois, trois fois. C’est alors que le groupe prend le relais, lieu privilégié où tout peut se dire et être entendu parce que les mots ne restent pas sans écho. L’écho que les propos des uns font résonner dans la prison intérieure des autres. Une image, une odeur, un son et la bête revenue au galop plante ses serres. Mais les images dans la tête, on ne décrète pas leur disparition, on ne peut pas les déchirer comme des photos de papier. Il n’existe pas de gomme magique. Leur disparition, jamais définitive sans doute, sera lente, lente, lente.

20 heures

Trois heures se sont écoulées à revisiter des années de vie volée. Rendez-vous est pris pour une prochaine soirée. «J’ai vu beaucoup de médecins, mais ici, je me sens mieux, écouté, compris, respecté.» Ici, nul besoin de répéter, d’expliquer, de justifier. Personne ne met en doute la parole. Et cet autre: «Hier, j’étais à des centaines de kilomètres, mais j’ai fait la route pour être présent ce soir. Je ne veux pas louper une séance du groupe.» Apporter et partager allègent le poids. Etre là permet d’évacuer beaucoup de ce qui empêche de vivre, même si «oublier, non bien sûr, ça non».

Les yeux encore tournés vers l’exil intérieur, chacun·e reprend son chemin après avoir déposé un peu de son fardeau de pierres. «Cette souffrance ne doit pas rester cachée dans un coin. Il faut témoigner pour sortir de l’impuissance», dira encore la thérapeute. Les symptômes s’atténueront sans doute un jour. Tout le travail consistera alors à retrouver une identité nouvelle pour ne pas être «assigné à celle de survivant de la torture».

Quant à l’exil, pas celui des statistiques de l’Office des migrations, mais l’exil qui creuse la souffrance et l’amplifie, qui trouvera les mots pour le dire? Dire les projets de vie annihilés, la séparation d’avec les proches, les siens enterrés au loin, la terre natale confisquée…