L'Europe forteresse Un Eldorado devenu Far West

Article paru dans le magazine AMNESTY n°59, publié par la Section suisse d’Amnesty International, novembre 2009.
Depuis une dizaine d’années, l’Europe a décidé de «s’emmurer» pour résoudre les défis posés par les migrations. Entre mesures sécuritaires, droit d’asile en déliquescence et xénophobie latente, l’Eldorado européen ressemble de plus en plus au Far West. Rencontre avec Claire Rodier, présidente de Migreurop*.

Claire Rodier. © DR

 

  • AMNESTY: Comment expliquer que l’Europe soit devenue une forteresse?
  • Claire Rodier: Les raisons sont multiples. D’abord d’ordre idéologique. C’est un phénomène qu’on a constaté dans les années 80 et 90, où l’argument de la pression migratoire, les craintes d’une invasion de réfugiés, qui sont des thèmes plutôt d’extrême droite, ont été repris à leur compte et largement utilisés par à peu près toutes les tendances politiques. On a eu l’impression que, dans certains pays, la question de l’immigration servait en particulier à détourner l’attention de l’opinion de beaucoup d’autres thèmes qui étaient plus préoccupants et difficiles à résoudre.
  • Pourquoi les sociétés civiles ont-elles été séduites par ce discours aux teintes xénophobes?
  • Difficile à dire. Il y a une sorte d’interaction: plus on dit aux gens que leurs problèmes résultent des immigrés, plus ils le croient. Ils ne sont pas forcément xénophobes à la base, ils le deviennent, surtout si on instrumentalise cette peur.
  • Quels ont été les durcissements au niveau institutionnel?
  • Le processus d’harmonisation des politiques migratoires des pays de l’Union européenne est engagé depuis la fin des années 90. Les objectifs affichés n’étaient pas si contestables que cela: équilibrer l’immigration, favoriser la bonne insertion des personnes arrivées dans le cadre du regroupement familial et protéger le droit d’asile en référence aux conventions internationales, tout en assurant la sécurité des frontières contre l’immigration clandestine. En réalité, ce qui s’est passé au fil des mesures qui ont été adoptées entre 2000 et 2007, c’est que le volet sécuritaire – la protection des frontières – a largement pris le pas sur les mesures d’intégration. A cause, notamment, du choc du 11 septembre 2001.
  • C’est-à-dire?
  • Le 11 Septembre a permis de légitimer une orientation sécuritaire qui était déjà très nettement en train de se mettre en place et qui se traduit aujourd’hui par des dispositifs tels que Frontex [l’agence de l’Union européenne qui s’occupe des renvois, en mer et sur terre, ndlr]. Une Europe sécuritaire qui ne pense qu’à protéger ses frontières et qui renonce à ses engagements internationaux, notamment en termes de respect des droits humains. Et qui développe tout un arsenal de lois sur l’asile ayant pour effet de dissuader les demandeurs d’asile en les empêchant d’abord d’arriver en Europe et ensuite, dès qu’ils sont arrivés, de limiter au maximum le nombre d’entre eux à être accueillis au titre de réfugiés.
  • Face à ce durcissement, comment expliquez-vous l’impuissance des ONG?
  • J’ai le sentiment que les ONG ont eu une attitude un peu suiviste et peut-être aussi «sauve qui peut». En voyant se dégrader petit à petit les droits des demandeurs d’asile et des migrants, elles ont plus eu le souci de sauver des miettes que de prendre le problème à bras le corps et essayer d’infléchir les politiques qui étaient en train d’être mises en œuvre. Et on a constaté cela pendant le processus très long de l’adoption de toutes les directives européennes en matière d’asile. Directive après directive, il y a eu une sorte d’anesthésie des ONG, contraintes de suivre des processus très compliqués obligeant à se disperser et empêchant d’avoir une vision d’ensemble.
  • L’Italie et maintenant d’autres Etats membres ont décidé de donner en sous-traitance la gestion des migrant·e·s à des pays tiers. Pourquoi?
  • Depuis le printemps 2009, l’Italie s’est engagée dans une démarche qui consiste non plus à renvoyer des migrants une fois arrivés sur son sol mais à les empêcher d’arriver. Pour cela, elle envoie des bateaux de sa marine pour intercepter les embarcations chargées de migrants qui, jusque-là, arrivaient à Lampedusa. Ils sont ensuite repoussés vers un pays tiers, la Libye, avec le phénomène aggravant que ce pays tiers est un pays où, en toute certitude, les migrants et les demandeurs d’asile sont extrêmement mal traités: la Libye n’a pas ratifié la Convention de Genève et est connue pour enfermer et forcer le renvoi des migrants. C’est le rêve de l’Europe en général d’obtenir que ce soient ces pays de transit – comme les pays du Maghreb et les pays de l’Est – qui retiennent les migrants et qu’elle n’ait plus besoin de les repousser elle-même.
  • L’agence Frontex a un rôle de gardien dans cette forteresse. Quelle est sa marge de manœuvre?
  • Frontex est destinée à lutter contre les migrations irrégulières. Quand une de ses patrouilles intercepte un bateau de migrants supposés être des migrants irréguliers, elle le reconduit jusqu’à son lieu de provenance, par exemple en Mauritanie. Aucun fonctionnaire de Frontex n’est habilité ni n’a la responsabilité de demander à ces personnes si elles sont demandeuses d’asile. On est typiquement dans une situation de déni du droit d’asile ouvertement pratiqué par une agence européenne.
  • L’Europe est-elle toujours accessible pour ces requérant·e·s d’asile qui fuient des menaces dans leur pays?
  • C’est de plus en plus difficile. Il y a toute une série de processus à la fois juridiques et opérationnels qui finalement empêchent les gens d’arriver et même de plus en plus de partir de chez eux : contrôles dans les aéroports ou attribution restrictive de visas dans les consulats des pays européens.
  • L’Europe devient de plus ne plus inaccessible, mais en même temps profite de cette situation sur le marché du travail. Une Europe hypocrite?
  • L’immigration est instrumentalisée en Europe. Quand on parle d’accueillir des migrants, comme cela s’est passé en Espagne, c’est sous l’angle de l’utilitarisme migratoire, c’està-dire quand les migrants sont utiles. Alors, s’il est plus utile que cela se passe dans un cadre légal, régulier, organisé de façon massive, on va adapter sa politique: si les illégaux, par la pression qu’ils exercent, commencent à poser plus de problèmes qu’ils n’apportent d’avantages, on va mener des opérations de régularisation ; si au contraire on est en période de crise, on va utiliser la main-d’œuvre illégale. On pourrait presque dire que l’image de forteresse est moins appropriée que celle de filtre. L’Europe ne ferme pas vraiment ses frontières, mais met en place un filtre pour ne laisser venir que les migrants dont elle a besoin.
  • On assiste ainsi a une criminalisation croissante des migrant·e·s qui ont passé à travers l’étroitesse du filtre?
  • C’est une des conséquences de cette espèce de xénophobie ambiante qui fait qu’on assimile volontiers une personne en situation irrégulière à un délinquant, assimilation alimentée par la prolifération des centres de rétention. On peut penser que si une personne est enfermée dans un centre de rétention, c’est normal, elle a dû faire quelque chose de mal. Ces dernières années, on a connu une forte augmentation du nombre de migrants enfermés. Et c’est un phénomène qui ne peut que s’accentuer avec la «Directive retour», qui légalise des durées de détention très longues.
  • Quelle est la situation dans ces centres de rétention?
  • La situation est très variable d’un pays à l’autre, mais on constate tout de même une constante négative: développement de pathologies, restriction du droit à la défense et à toute une série de droits humains – accès à la santé, droit d’asile, droit des mineurs.

 

* Migreurop regroupe un réseau de quarante associations européennes et extra-européennes travaillant pour le respect des droits des migrant·e·s.