Myanmar Sida: une mort évitable

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°59, publié par la Section suisse d’Amnesty International, novembre 2009.
La réalité quotidienne pour les personnes porteuses du VIH ou atteintes du sida au Myanmar est souvent faite d’exclusion et d’isolement. Pourtant, chaque année, des milliers de malades pourraient être sauvé·e·s, si ces personnes avaient accès aux médicaments nécessaires. Mais la junte militaire a détruit le système de santé.

«J’adore les chansons romantiques, malheureusement je ne chante pas très bien», avoue Khin Cho Oo, trente-quatre ans, assis dans un bar karaoké de Yangon. Les murs sont peints en bleu, les sofas sont en faux cuir vert. Khin a l’air fatigué devant son écran. Son système immunitaire est à la merci du virus. Même le micro lui semble être trop lourd. Le DJ exauce le souhait de Khin en lui passant une chanson pop birmane. La trentenaire Kyi Myo, assise à ses côtés, sourit, malgré son embarras. « Nous rêvions d’avoir des enfants, mais nous allons devoir attendre encore quelques années. Quand Khin prend régulièrement ses médicaments, mange bien et dort beaucoup, sa force et sa résistance s’améliorent de jour en jour », dit-elle optimiste. Le couple d’amoureux a de loin un meilleur sort que celui de la grande majorité des Birman·e·s infecté·e·s par le virus. Kyi a déjà commencé une thérapie antirétrovirale, Khin commencera la sienne prochainement.

La plupart des personnes infectées au Myanmar font face à l’exclusion et meurent dans l’isolement. Près de 240000 personnes sont séropositives. 76000 d’entre elles, parmi lesquelles Khin, ont un besoin aigu d’assistance médicale. L’ONU a déclaré que cette épidémie de VIH était une des pires d’Asie. Mais seulement un cinquième des personnes affectées arrivent à obtenir de l’aide.

«La junte a mis beaucoup d’argent pour la construction de la nouvelle capitale [Pyinmana, ndlr] dans la jungle. En outre, elle a acheté trois cents avions de chasse chinois et envoyé dix mille soldats se former en Russie. Les généraux ne dépensent que pour ce qui sert à leur maintien au pouvoir. La santé des gens ne les intéresse pas», m’expliquait la militante anti-VIH Phyu Phyu Thin lors de notre première rencontre en 2007. J’avais alors visité deux monastères qui s’occupaient de personnes séropositives. Des monastères gérés par Phyu Phyu Thin et des moines qui ne s’étaient pas détournés des malades et des nécessiteux, malgré les menaces. Les patient·e·s gisaient sur des simples matelas en bambou, les joues creuses et les yeux saillants. La plupart avaient migré de leur village pour la capitale à la recherche de médicaments et d’assistance médicale.

Phyu Phyu Thin est aussi membre de la Ligue nationale pour la démocratie (LND) d’Aung San Suu Kyi. A plusieurs reprises, elle a été arrêtée pour son travail et emprisonnée pendant plusieurs mois dans la tristement célèbre prison d’Insein, où croupissent toujours une bonne partie des deux mille prisonnières et prisonniers politiques birman·e·s.

Deux ans plus tard je la retrouve à Yangon. « Entre-temps, me confie-t-elle, tous les patients séropositifs ont déménagé dans ma maison en ville. J’ai constamment entre quarante et cinquante personnes chez moi. Je ne peux pas en accueillir plus», s’excuse-t-elle. Les monastères qui s’occupaient des personnes séropositives n’existent plus. Quand les moines, durant la révolution de safran avortée de l’automne 2007, ont manifesté contre le régime, des soldats sont venus et ont rasé le temple, bâti de bois. Les patient·e·s ont été mis·es à la rue.

Sans compassion

La maison de Phyu Phyu Thin est constamment sous la surveillance de la police secrète. Nous nous sommes donc rencontrés dans un hôtel de luxe. Pendant l’insurrection, au cours de laquelle trente-huit personnes ont été tuées, Phyu Phyu Thin a disparu de la circulation. Trois mois plus tard, lorsque le cyclone Nargis a dévasté le delta d’Irrawaddy, tuant plus de quatorze mille personnes, elle a profité du chaos pour réapparaître. Elle m’explique que la junte militaire a aménagé deux hôpitaux de campagne en centres pour personnes séropositives, de sorte que le nombre total de lits pour les personnes infectées s’élève aujourd’hui à deux cent cinquante. «Mais à quoi cela sert-il d’avoir des hôpitaux s’il n’y a rien à l’intérieur?», s’interroge-t-elle. Les patient·e·s doivent acheter les médicaments eux-mêmes. Avec un coût de trente dollars – soit un salaire mensuel moyen – seule une minorité peuvent se permettre d’acheter ces médicaments. «Si cela continue ainsi, nous perdrons une grande partie de la nouvelle génération. Et ce serait une catastrophe pour notre pays.»

«Récemment, quelqu’un a frappé chez moi à quatre heures du matin », me confie Phyu Phyu Thin. «Devant ma porte, j’ai trouvé un jeune garçon de douze ans, avec de la fièvre et une infection pulmonaire. Il avait parcouru trois cents kilomètres en bus depuis le Nord du pays pour arriver directement chez moi. Il va probablement mourir. » Il est arrivé trop tard. « Notre gouvernement ne connaît pas la compassion. Il est immunisé contre ce sentiment. »

Une mort évitable

En novembre 2008, alors qu’a été avancé le chiffre de vingt-cinq mille victimes du sida en une seule année, Médecins sans frontières (MSF) a lancé un appel pour endiguer ce que l’organisation appelle « la mort évitable». Selon MSF, la junte n’est pas la seule à être incriminée : les organisations internationales ont elles aussi abandonné les malades. Le Myanmar fait partie des pays qui reçoivent le moins d’aide humanitaire au monde. Manifestement, personne ne veut être vu comme étant en relation avec la junte militaire. Pourtant, MSF reste convaincue qu’il est possible de soutenir directement la population en contournant les généraux. L’organisation humanitaire traite en ce moment treize mille personnes infectées par le VIH et se trouve déjà au maximum de ses capacités. Le besoin d’aide se fait urgent.

Sans peur

Même si Phyu Phyu Thin appartient à la LND, elle décrit son travail comme une action humanitaire et non politique. Pourtant, le danger d’une incarcération est omniprésent. Les généraux pourraient rapidement voir dans son action une menace contre leur pouvoir. Plus de vingt militant·e·s sont encore en prison pour être venu·e·s en aide aux victimes de l’ouragan Nargis. Néanmoins, Phyu Phyu Thin ne se laisse pas dominer par la peur: «Ce que le gouvernement pense de moi, cela m’est égal. Même s’ils menacent de m’enfermer ou de faire quelque chose d’autre, je vais continuer à travailler. Nous devons vaincre la peur.» Le premier patient de Phyu Phyu Thin était un policier. Un homme formant la colonne vertébrale du régime. Aujourd’hui, elle traite bon nombre de malades appartenant à l’appareil militaire. «Les patients sont pour moi tous les mêmes.»