La «Maison d’Afrique» accueille des dizaines de migrants érythréens qui attendent dans des conditions sordides leur passage pour l’Angleterre. © Graeme Robertson/Guardian News & Media Ltd 2009.
La «Maison d’Afrique» accueille des dizaines de migrants érythréens qui attendent dans des conditions sordides leur passage pour l’Angleterre. © Graeme Robertson/Guardian News & Media Ltd 2009.

L'Europe forteresse La maison du désespoir

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°59, publié par la Section suisse d’Amnesty International, novembre 2009.
Un squat crasseux sert de maison à cinquante Erythréen·ne·s qui tentent chaque jour de traverser la Manche en quête d’asile en Grande-Bretagne. Reportage dans la « Maison d’Afrique », à Calais, en France. Par Caroline Woods*, en collaboration avec Patrick Barkham.

La première chose que l’on remarque, c’est l’odeur. Aigre et rance : un fort mélange de nourriture avariée, d’urine et de transpiration qui vous reste au fond de la gorge. Puis les mouches, en masse, qui tournoient frénétiquement. De l’obscurité, une paire d’yeux émerge, puis une autre, avant qu’apparaisse la silhouette d’un jeune homme profondément endormi sur un matelas crasseux posé à même le sol de cette maison abandonnée. C’est la « Maison d’Afrique », à quelques minutes du centre de Calais, appelée ainsi parce qu’elle est squattée par quarante ou cinquante demandeurs et demandeuses d’asile érythréen·ne·s qui vivent dans l’attente et l’espoir.

La plupart des habitant·e·s sont des hommes, âgés entre quatorze et trente ans. De temps en temps, une jeune femme passe furtivement d’une chambre crasseuse à une autre. Chaque chambre est parsemée de petits tas d’objets: quelques vêtements, une bible en lambeaux, un sac à dos déchiré, une bouteille géante de ketchup. Il n’y a pas d’électricité, les fenêtres sont condamnées ou couvertes d’une bâche bleue.

A l’extérieur, les ordures s’entassent contre les murs. De vieux sacs de couchage traînent sur des boîtes de lait vides, des cannettes de soupe. Et encore plus de mouches. Sur les murs, il y a des graffitis, la plupart en tigrinya, la principale langue érythréenne.

La «Maison d’Afrique» accueille des dizaines de migrant·e·s érythréen·ne·s qui attendent dans des conditions sordides leur passage pour l’Angleterre. A l’étage, l’odeur est encore pire. La nuit précédente, me dit-on, la police locale a lancé des gaz lacrymogènes dans la maison pour essayer de rendre les lieux si invivables que les squatteurs auraient été obligés de partir. Mais à part se faufiler dans un des camions qui fait la queue près d’ici pour l’Angleterre, ces requérant·e·s d’asile érythréen·ne·s n’ont nulle part d’autre où aller. Ils passent leurs journées à laver leur linge dans un canal près de la maison ou à attendre la distribution de nourriture d’une organisation caritative locale.

Issayas me dit qu’il a quatorze ans, mais il en paraît beaucoup moins: «Je suis ici depuis un mois et deux semaines. Je suis arrivé par la Libye et l’Italie.» Comme la plupart des Erythréen·ne·s en quête d’asile, il a fait ce voyage périlleux seul. Michael aussi : «Cela fait six mois que je n’ai pas vu ma famille. Elle attend que je lui envoie de l’argent. J’ai payé six mille dollars pour arriver ici et je ne peux pas les appeler jusqu’à ce que j’aie atteint l’Angleterre. Je suis ici depuis trois ou quatre mois, mais je ne peux pas le leur dire».

Notre présence rend nerveux les résidents de la «Maison d’Afrique». Ils ne décrivent leur périple depuis l’Erythrée que sous le couvert de l’anonymat. Ils sont d’autant plus réticents de parler plus en détail des raisons de leur départ. Selon un rapport accablant de Human Rights Watch paru plus tôt cette année, «nombre de réfugiés avaient peur de décrire leurs expériences en Erythrée, par crainte des conséquences que cela pourrait entraîner pour leur famille».

Yoseph est assis sur un matelas crasseux, la jambe cassée et bandée: «Sur le chemin de la Libye, les soldats nous ont attrapés en mer, j’ai passé cinq mois en prison. Après la prison, j’ai payé sept cents dollars pour atteindre Tripoli, puis mille cinq cents dollars pour traverser et arriver en Italie. Et de l’Italie, je suis arrivé ici. C’est très difficile. Cela fait six mois que je suis ici.»

Bras, jambes et chevilles cassés sont monnaie courante. C’est le résultat des tentatives des réfugié·e·s de sauter pardessus les hautes barrières ou la conséquence de chutes de camion. Au cours d’une journée habituelle, les minibus du Secours catholique ou des autres organisations locales transportent près de dix personnes à l’hôpital. Celles qui se sont cassé un membre affichent un regard résigné, sachant que leurs chances de se glisser discrètement dans un camion ont fortement diminué.

«Nous leur expliquons le système d’asile français et nous leur offrons des solutions alternatives», explique Marie-Ange Lescure, dans le bureau du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés à Calais. «Seul un petit nombre demandent l’asile en France. La plupart d’entre eux parlent anglais. Il y a une communauté érythréenne en Angleterre, alors ils veulent aller là-bas. Si on n’a pas pris leurs empreintes [ailleurs en Europe], ils vont essayer de réclamer l’asile en Grande-Bretagne.»

Etonnamment, même ceux qui ont été fichés dans un autre pays (et qui ne peuvent donc bénéficier du statut de réfugié que là) font souvent le choix radical de se brûler les mains en croyant ainsi que leurs empreintes digitales disparaîtront. «Le problème est qu’une fois que leurs empreintes sont prises en Italie, en vertu de la convention de Dublin, ils sont censés rester en Italie », explique Ben Rawlence de Human Rights Watch. «Mais ils veulent aller dans un pays avec un système d’aide bien meilleur où ils peuvent bénéficier d’une formation et d’un coup de main pour démarrer leur vie.»

Le voyage de l’Erythrée à Calais peut prendre de six mois à une année et coûte autour de dix mille dollars. Ceux qui choisissent la route la plus commune, du Soudan à la Libye, le font en payant un passeur. De la Libye, ils traversent la Méditerranée dans des bateaux surchargés pour débarquer sur les plages de Malte, de Grèce, de Turquie ou d’Italie.

«L’Erythrée a de nombreux problèmes, de gros problèmes, c’est pourquoi je suis parti. Je suis venu du Soudan en Libye, puis de la Libye vers l’Italie sous un camion. Je suis tout seul en Europe. C’est dur ici, mais vivre en France dans cette maison c’est mieux que d’être en Italie sans toit. En Italie, j’étais dans la rue. J’ai payé dix mille dollars pour arriver là-bas. Ma famille attend que je lui envoie de l’argent. J’ai essayé de rejoindre l’Angleterre plein de fois. Je ne les compte même plus», m’explique Samson, vingt ans.

Quand les squats et les autres camps illégaux seront déblayés, une chose est certaine: ces personnes désespérées continueront à risquer leur vie pour atteindre l’Angleterre. «La vie est comme une vague. Aller, retour, aller, retour, c’est le rythme de la vie», me confie Naga. Il a déjà été expulsé une fois de Grande-Bretagne quand l’agence anglaise de protection des frontières a découvert qu’il avait déjà été fiché en Italie. Alors, pourquoi continue-t-il d’essayer d’entrer au Royaume-Uni, plutôt que de rester en France ou en Italie ? «En Italie, nous étions comme des animaux, pire, comme des ordures. Je ne peux pas survivre en Italie, c’est impossible. Et ma vie à Calais est vraiment trop difficile aussi. Je vais réessayer d’atteindre l’Angleterre, c’est mon rêve. L’Angleterre a une dimension humaine. Mais quand ils verront mes empreintes digitales, ils réessayeront de m’expulser. Je leur demanderai: Où vais-je aller? Je n’ai pas d’autre alternative que de venir ici. Alors je demanderai au gou-vernement anglais : S’il vous plaît, aidez-moi.»

 

* Caroline Woods est un pseudonyme. Tous les noms ont été changés. Guardian News & Media Ltd 2009.