A Van, à la frontière entre la Turquie et l’Iran, l’essentiel des 3500 réfugié•e•s proviennent d’Afghanistan et d’Iran. © AI
A Van, à la frontière entre la Turquie et l’Iran, l’essentiel des 3500 réfugié•e•s proviennent d’Afghanistan et d’Iran. © AI

L'Europe forteresse Turquie, zone de transit

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°59, publié par la Section suisse d’Amnesty International, novembre 2009.
A la frontière entre la Turquie et l’Iran, la ville de Van accueille temporairement des milliers de requérant·e·s d’asile, avant leur transfert vers d’autres pays. L’Union européenne fait pression sur le gouvernement turc pour qu’il construise des camps pour trier les réfugié·e·s. Reportage en Turquie.

Les rues du centre-ville de Van fourmillent de monde. Les hommes s’installent sur des petits tabourets, à même le trottoir, pour boire un verre de thé. Au troisième étage d’un immeuble se trouve le petit bureau d’Amnesty International. Une pile de cartes postales adressées au Premier ministre Recep Tayyip Erdoğan rappelle que l’organisation mène campagne pour la suppression des frais déboursés par les requérant·e·s d’asile afin d’obtenir un droit de séjour. Amin*, assis sur un canapé vert recouvert de plastique, rassemble ses connaissances de kurde pour raconter son histoire: «Je ne reçois rien de la part de l’Etat, ni logement, ni nourriture, mais je suis quand même obligé de payer une taxe. Alors, je vends du thé dans la rue, pour survivre, et mes enfants cirent des chaussures.» Son visage se fend d’un large sourire, comme si ce qu’il venait de dire ne l’affectait plus. Cet Afghan de 47 ans et sa famille sont arrivés dans l’Est de la Turquie en 2004 déjà, après avoir vécu plusieurs années en Iran. Quand le gouvernement iranien a commencé à chasser les Afghan·e·s, Amin a payé un passeur et cherché refuge à Van, à trois heures de route de la frontière entre l’Iran et la Turquie. Il leur a fallu vingt jours pour franchir les montagnes, à cheval, en plein hiver. Après une première expulsion en 2006, il est revenu et a finalement obtenu une autorisation temporaire de s’installer dans cette ville d’un demi-million d’habitant·e·s, majoritairement kurdes.

Cinq cents francs pour rester

Erhan Aksoy s’allume une énième cigarette. L’interdiction de fumer, rappelée à grands renforts de panneaux sur les murs des cafés, ne s’applique visiblement pas aux bureaux. Le jeune avocat, coordinateur d’Amnesty International à Van, connaît bien l’histoire d’Amin. C’est lui qui l’a aidé à obtenir une autorisation temporaire de séjour. « Amin fait partie des plus chanceux, explique-t-il; la police turque maltraite souvent les réfugiés lorsqu’elle les renvoie, de façon d’ailleurs totalement illégale.» Erhan Aksoy s’insurge contre la taxe gouvernementale, qui force de nombreuses personnes à vivre dans l’illégalité. «Elle coûte 612 livres turques (plus de cinq cents francs suisses), comment voulez-vous que des réfugiés puissent payer une telle somme pour obtenir leur régularisation?»

A Van, l’essentiel des réfugié·e·s proviennent d’Afghanistan et d’Iran. Près de 3500 personnes ont été enregistrées par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). D’autres – personne ne sait combien – ne s’annoncent pas et préfèrent rester clandestinement en Turquie. Chaque jour, des files de réfugié·e·s se forment devant le poste de police principal à Van. Un enregistrement qui sert à vérifier que les réfugié·e·s n’ont pas quitté illégalement la ville.

Deux ans de procédure

C’est le HCR qui est chargé en Turquie d’examiner les demandes de statut de réfugié. «La Turquie reçoit très peu de réfugiés si on compare avec la Syrie et la Jordanie où les réfugiés se comptent par millions», explique Metin Corabatir, porte-parole du HRC en Turquie. «Mais les requérants ne reçoivent qu’une assistance très limitée du HCR et du gouvernement turc pour le logement ou la nourriture. Ils doivent se débrouiller seuls, généralement en cherchant un petit boulot dans le secteur informel car il est presque impossible d’obtenir une autorisation de travail. En moyenne, la procédure d’asile dure deux ans, puis les personnes qui obtiennent le statut de réfugié sont réinstallées dans des pays tiers, comme les Etats-Unis, le Canada ou l’Australie.»

Cette situation étrange est due au fait que la Turquie est le seul Etat signataire de la Convention relative au statut des réfugiés qui refuse d’appliquer cette convention aux personnes provenant d’Etats non-membres du Conseil de l’Europe. Les Tchétchènes, par exemple, peuvent obtenir le droit de rester en Turquie, avec un statut de «personnes invitées». Mais les ressortissant·e·s d’Iran ou d’Irak doivent quitter le pays après avoir obtenu le statut de réfugié·e·s.

Un nombre croissant de personnes se voient ainsi refuser la protection internationale dont elles ont besoin. L’augmentation est impressionnante: en 2009, le HCR a déjà enregistré 18000 dossiers de ressortissant·e·s d’Etats non européens, contre 4550 en 2006. Ils venaient pour la plupart d’Iran, d’Irak, d’Afghanistan et de Somalie. Des milliers d’autres – on ne dispose toutefois pas de chiffres fiables – se trouvent sans doute en situation irrégulière sur le territoire turc. D’autres n’ont fait que traverser la Turquie pour tenter de rejoindre l’Union européenne (UE), caché·e·s dans des camions, après avoir payé plusieurs milliers de dollars aux passeurs.

Femmes insultées

Au milieu du bazar de Van, on grimpe un escalier sombre pour rejoindre les locaux d’une association qui vient en aide aux femmes réfugiées. «Depuis deux ans, ce sont surtout des Afghanes qui arrivent ici », explique la coordinatrice, derrière un bureau sur lequel trône un ordinateur antédiluvien. « Elles ont généralement pris la fuite seules, souvent pour éviter un mariage forcé.» L’association leur offre un refuge pendant quelques mois, le temps pour elles de trouver un appartement à partager à plusieurs. «Les démarches auprès de la police sont souvent pénibles, car les agents n’ont pas de formation sur la manière de s’adresser aux réfugiées. Elles se font régulièrement insulter. Par contre, la population locale est très solidaire avec les migrantes: nous recevons souvent des habits ou de la nourriture à leur distribuer, alors que les habitants ne sont pas riches.»

Turquie euro-compatible?

Dans la rue principale de Van, un char militaire, le canon dressé, traverse la ville. La scène est habituelle dans cette région et rappelle que la Turquie n’a pas encore réglé la question kurde. Une étape essentielle sur son chemin vers l’adhésion à l’UE, au même titre que le règlement de la question des réfugié·e·s. Le gouvernement turc a promis d’accueillir des réfugié·e·s non-européen·ne·s sur son sol dès que la Turquie ferait partie de l’UE. «L’Union européenne voudrait que la Turquie serve de zone de tri pour les réfugiés», explique, agacé, Volkan Görendağ, responsable du lobbying à Ankara pour la Section turque d’Amnesty International. «Des centres de réception vont être construits d’ici 2012, notamment à Van. L’UE l’a prévu dans son programme et les plans architecturaux sont déjà prêts. Nous essayons de faire pression pour que ces centres ne se transforment pas en prisons, comme en Libye…»