La République centrafricaine occupe le 179e rang sur l'échelle de l'Indice du développement humain. © DR
La République centrafricaine occupe le 179e rang sur l'échelle de l'Indice du développement humain. © DR

République centrafricaine Centrafrique: le pays inconnu

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°60, publié par la Section suisse d’Amnesty International, février 2010.
La République centrafricaine s’apprête à élire un nouveau président. Dans cet Etat ébranlé par des coups d’Etat et en proie à une instabilité chronique, ces élections sont cruciales. Un constat en guise de préambule: peu de gens savent que ce pays existe, ce qui s’y passe et où il peut bien se trouver… si ce n’est au centre de l’Afrique.

Bangui est une capitale calme et sympathique, au bord du fleuve Oubangui. De l’autre côté s’étend la République démocratique du Congo. Les publicités pour les opérateurs de téléphonie mobile et pour une nouvelle ligne aérienne sont visibles partout aux abords des avenues aux routes défoncées. Les taxis libres roulent lentement en klaxonnant à intervalles régu­liers; leurs «Bip! – Bip! – Bip!» énervent les passant·e·s. Des vendeurs de journaux ambulants proposent les dernières paru­tions des quotidiens ou bihebdomadaires locaux, en édition photocopiée. Depuis quelques mois, les fonctionnaires sont à nouveau payé·e·s, et au double de leur salaire. Les élections approchent. Les militaires, eux, ont toujours reçu leur solde.

Des élections présidentielle et parlementaires devraient avoir lieu au mois d’avril, mais le processus a déjà pris du retard et il est fort possible qu’elles soient repoussées. Lors de la conférence du dialogue politique inclusif, en 2008, le gouvernement, les partis politiques et les principaux groupes rebelles étaient arrivés à un accord sur le processus de paix. Il portait notamment sur le désarmement des groupes rebelles et le partage du pouvoir comme prérequis pour la tenue des élections. Le désarmement n’est toujours pas terminé et l’opposition dénonce des manipulations du gouvernement sur l’enregistrement des électeurs et électrices. Aline, qui travaille dans un restaurant, est claire: «Je n’irai pas voter! De toute façon, ça ne va rien changer. Même s’il y a quelqu’un d’autre au pouvoir, ça ne changera rien pour nous…»

Les stigmates du passé

Depuis son indépendance en 1960, l’histoire de la République centrafricaine (RCA) est marquée de coups d’Etats, de mutineries, de gouvernements autoritaires, le tout accompagné de son lot de violences contre la population. Jean-Bedel Bokassa, autoproclamé empereur, a dirigé le pays pendant plus de treize ans. Tout d’abord soutenu par les pays occidentaux, il a été renversé en 1979 par la France. Sa dictature avait sombré dans la violence et le désastre économique. Plus récemment, lors d’une tentative de coup d’Etat en octobre 2002, c’est l’homme fort de la province congolaise voisine, Jean-Pierre Bemba, qui est venu au secours du président Ange-Félix Patassé avec ses troupes. Cette offensive de plusieurs mois et les exactions que Bemba et son armée ont commises lui valent d’être actuellement jugé à la Cour pénale internationale. Il est accusé de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Et c’est encore par un coup d’Etat que l’actuel président, François Bozizé, a pris le pouvoir en mars 2003, avec l’aide de militaires tchadiens.

A l’interne, beaucoup de problèmes minent l’existence du pays. En dehors de la capitale et d’autres agglomérations importantes, l’Etat est très peu présent, faute de moyens. Il ne peut pas gérer les multiples problèmes du pays. Mbaïki est une petite bourgade à une centaine de kilomètres à l’ouest de Bangui. On y accède après plusieurs heures d’une route parsemée de gros trous. Là-bas, un journaliste local confie avec un sourire gêné qu’il n’y a « plus d’électricité depuis la fête des mères, au mois de mai, il y a six mois… La centrale n’a pas été alimentée en fuel depuis. » Ce qui donne une idée de l’état des infrastructures du pays.

Des milliers de déplacé•e•s internes n’ont pas regagné leurs terres après avoir fui la menace de différents groupes rebelles opposés au pouvoir en place. De même, des conflits ethniques qui s’en ¬lisent dans des règlements de comptes, pillages et incendie de maisons font fuir les populations de certains villages, comme dans la région de Vakaga, au Nord-Est du pays. En août 2009, le CICR dénombrait « 6700 personnes ayant fui leurs maisons ». Ce sont autant de personnes qui nécessitent une aide alimentaire. En 2007, quelque 200000 personnes, selon l’agence d’information IRIN, avaient été déplacées lors de combats dans le Nord-Ouest, autour de la ville de Paoua. Elles s’étaient notamment réfugiées au Tchad, au Cameroun ou ailleurs en RCA. La situation reste tendue.

La malnutrition est aussi un problème dans le Sud-Ouest du pays, autour de la ville de Berberati. Dans cette région riche en diamants, énormément de personnes ont depuis longtemps quitté leur occupation traditionnelle pour chercher ces pierres précieuses. Avec la crise financière, l’exploitation a fortement diminué. Plusieurs bureaux d’achat de pierres ont fermé et les mineurs se sont retrouvés sans revenus. Les familles n’ont dès lors plus la possibilité de se nourrir correctement. Selon l’UNICEF, la malnutrition des enfants notamment est dramatique. Un Centrafricain d’origine, vivant à l’étranger, commente: «Ce type de malnutrition est courant en RCA. Cela dit, ce pays est vraiment oublié, puisque ce genre de choses est courant depuis plus de dix ans… »

Des voisins turbulents

Enclavée au centre de l’Afrique, la République centrafricaine doit composer avec des pays voisins qui perturbent régulièrement la situation à l’intérieur des frontières. Ainsi, les instabilités au Tchad débordent souvent au Nord. Au Nord-Est, la ville de Birao est distante de quelques dizaines de kilomètres à peine de la frontière avec le Soudan et la région du Darfour. L’ONU y a installé des camps de réfugié·e·s.

Depuis février 2008, la Lord’s Resi­stance Army (LRA) ougandaise, un groupe rebelle qui se bat pour renverser le pouvoir en Ouganda, se sert de la République centrafricaine comme base arrière. En effet, dans la région du Sud-Est, éloignée d’un millier de kilomètres de la capitale, l’administration et l’armée sont largement absentes. La LRA sillonne cette région et y commet des exactions, des pillages, des enlèvements et des viols contre les populations civiles. Dans un communiqué d’octobre 2009, le CICR dénombrait « 4500 déplacés internes et plus de 1400 réfugiés en provenance de la République démocratique du Congo », qui subit aussi la violence de la LRA. Depuis quelques mois, l’armée régulière ougandaise s’est déployée dans cette région de la République centrafricaine et y traque les rebelles.

Dans son rapport 2009, Amnesty International dénonce les exactions de la LRA, des forces gouvernementales et des groupes politiques armés en RCA, les arrestations arbitraires, l’impunité. La situation générale du pays contribue à ces atteintes aux droits humains. La population subit quotidiennement cette situation d’instabilité et d’oubli. Ce pays de 4,4 millions d’habitants, 179e sur 182 Etats sur l’échelle de l’Indice de développement humain, dispose pourtant d’un fort potentiel, mais presque rien n’est fait pour l’exploiter. Les investissements sont encore trop risqués.

Sur les routes qui mènent à Bangui, des centaines de personnes poussent de petits chariots à deux roues, chargés de grands morceaux de bois qui, attachés ensemble, forment un énorme croissant. Cette lourde cargaison est acheminée en ville pour être vendue et rapporter quelques francs de bénéfice. Chacun se débrouille comme il peut et vit au jour le jour.