La méthode d'exécution la plus utilisée aux Etats-Unis est l'injection létale. © AI
La méthode d'exécution la plus utilisée aux Etats-Unis est l'injection létale. © AI

Etats-Unis Peine capitale: entre luxe et morale

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°60, publié par la Section suisse d’Amnesty International, février 2010.
Quasi absente du débat électoral et de la première année de règne de Barack Obama, la peine de mort reste un sujet sensible. Moins on en parle, mieux c’est. Derrière son étoile de shérif, le président des Etats-Unis se doit d’être intransigeant sur la criminalité, au risque de voir son avenir politique compromis. Pourtant, depuis peu, de minirévolutions sont en cours.

La peine de mort perd du terrain aux Etats-Unis. Grâce à… la crise économique. Alors qu’une grande partie des Etats-Unis est plongée dans la morosité et l’incertitude, toute une frange de la population se réjouit en sourdine de cette crise. En cette période de budget serré, la peine de mort semble devenir un luxe que de moins en moins d’Etats peuvent se permettre. La peine capitale coûte cher, trop cher. Selon une étude récente du Death Penalty Information Center (Centre d’information sur la peine de mort), condamner à mort coûte en moyenne jusqu’à cinq fois plus que condamner à la prison à vie. Rien d’étonnant alors que, dans une dizaine d’Etats, des initiatives soient en cours pour son abolition, avec comme argument principal le coût d’une telle procédure.

Le Nouveau-Mexique a, lui, fait le pas le 19 mars 2009. Il est devenu ainsi le quinzième Etat à ne plus imposer le châtiment suprême. Les partisans de l’abandon de la peine de mort dans cet Etat, qui n’a exécuté qu’une seule personne depuis trente ans et ne compte que deux personnes dans son couloir de la mort, ont entre autres fait valoir qu’imposer une détention à perpétuité au lieu de procéder à des exécutions ferait économiser plus d’un million de dollars par an.

Luxe


Toujours selon les chiffres publiés par le Centre d’information sur la peine de mort, la Floride consacrerait près de cinquante et un millions de dollars par an pour la peine capitale, soit vingt-quatre millions de dollars pour chaque exécution. Quant à la Californie, qui compte le plus grand nombre de condamné·e·s à mort du pays, elle dépenserait environ cent trente-sept millions de dollars par an pour la peine de mort, malgré le fait qu’elle n’ait pas pratiqué d’exécutions depuis trois ans et demi. Pour un Etat au bord de la banqueroute, la facture est salée.

Alors que le gouverneur Schwarzenegger et les contribuables californien·e·s s’en inquiètent, cette situation semble plutôt réjouir les condamné·e·s, comme le relève le Los Angeles Times. En effet, de plus en plus de personnes jugées demandent volontairement la peine de mort, comme ce détenu, Johnson. « Ce n’est pas que mon client juge que ses conditions de détention seront meilleures dans le couloir de la mort. Elles sont effectivement meilleures», explique Michael Molfetta, son avocat, pour justifier la demande de son client. Dans la plupart des prisons de l’Etat, les condamné·e·s à mort ont effectivement un meilleur accès aux téléphones, ils vivent dans des cellules individuelles, ont un droit de visite privé. Dans leurs cellules, ils ont une télévision et peuvent également garder d’avantage d’effets personnels. Et la menace d’exécution? Les délais entre la condamnation et l’exécution sont tellement longs qu’ils en perdent tout effet dissuasif.


Déclin

Néanmoins, depuis une dizaine d’années, qu’il s’agisse de condamnations ou d’exécutions, la peine de mort est en déclin à travers tout le pays, du Texas à la Floride. Depuis les années 2000, les condamnations à mort ainsi que les exécutions ont baissé de près de 60%. Les arguments des abolitionnistes séduisent de plus en plus. Mais ce n’est toutefois pas la tendance générale. Près de deux Américain·e·s sur trois sont favorables à la peine de mort. Soit une grande majorité de la population qui a foi en ses «vertus» dissuasives et de justice, malgré les statistiques brandies par les abolitionnistes qui battent en brèche ces deux conceptions. Mais les choses changent.


Incertitudes


Au pays qui a élevé la justice au niveau du sacré, les erreurs judiciaires qui éclatent dans la presse depuis peu concernant des condamné·e·s à mort accusé·e·s à tort trouvent toujours plus d’échos dans l’opinion publique. «Même dans l’Etat du Texas, le cas de Cameron Todd Willingham, exécuté alors qu’il était innocent, fait réfléchir», affirme John Holbrook, détective privé texan qui travaille depuis de nombreuses années sur des cas de peines capitales. C’est aussi une des raisons qui expliquent le choix risqué pris par le gouverneur du Nouveau-Mexique, Bill Richardson, qui était pourtant auparavant un fervent défenseur de la peine de mort: «Quelle que soit mon opinion, je n’ai pas suffisamment confiance dans le système judiciaire actuel pour être l’arbitre final lorsqu’il s’agit de décider qui meurt ou vit après un crime. Si l’Etat doit prendre cette décision extraordinaire, le système doit être parfait et ne doit jamais se tromper. Mais la réalité est que le système n’est pas parfait, loin de là. Des innocents ont été mis dans le couloir de la mort dans tout le pays.»

Et les chiffres font froid dans le dos. Depuis la réintroduction de la peine de mort dans le pays, cent trente-neuf personnes ont été acquittées après avoir passé plusieurs années dans le couloir de la mort, soit en moyenne cinq par année. Parmi les cinquante-deux personnes exécutées en 2009, dont beaucoup n’ont pas eu le soutien juridique nécessaire, combien étaient en réalité innocentes ? Difficile à estimer. Ce qui est sûr, c’est que ces erreurs font de plus en plus réfléchir les Américain·e·s et incitent les jurys et les tribunaux à ne pas prononcer systématiquement la peine capitale.

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Discrimination

 

Alors que les Etats-Unis ont élu leur premier président noir, la peine de mort frappe toujours autant les minorités. Les Afro-Américain·e·s restent surreprésenté·e·s dans les couloirs de la mort. Bien qu’ils ne composent que 12% de la population, ils représentent plus de 40% des personnes condamnées. Autre statistique révélatrice, depuis la réintroduction de la peine de mort en 1976, la plupart des personnes condamnées l’ont été pour avoir tué un·e Blanc·he, soit 79%, alors que les Hispaniques ne représentent que 5% et les Afro-Américain·e·s 14% des victimes dans le cas de condamnations à mort. Face à cette discrimination, la mobilisation s’organise. Le 11août 2009, le gouverneur de la Caroline du Nord, Beverly Perdue, a signé le Racial Justice Act (Loi sur la justice raciale), faisant de la Caroline du Nord le deuxième Etat, avec le Kentucky, qui permet aux condamné·e·s à mort de contester leur condamnation si un préjugé racial évident a influencé le jugement.


Pendant que les abolitionnistes gagnent du terrain, plus de 3200 détenu·e·s croupissent toujours dans les couloirs de la mort – aux quatre coins du pays. Et l’attente est longue.

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