Asie: on exécute en silence

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°61, publié par la Section suisse d’Amnesty International, mai 2010.
Unités d’exécution mobiles, commandos de fusilleurs, condamné·e·s mis·es à mort dans le plus grand secret : l’Asie est le continent où la peine capitale est la plus répandue. Une majorité de la population se prononce clairement en sa faveur, ce qui sert de justification aux autorités. Il y a pourtant des signes d’espoir.

«J’étais détenu dans une cellule avec d’innombrables candidats à la peine de mort, témoigne Zhou Qing. Ils revenaient régulièrement chercher des personnes pour les exécuter. Le soir même, un nouveau condamné dormait dans le lit de celui qui était mort dans la journée.» L’écrivain et dissident chinois a été arrêté en 1989, après la sanglante répression du soulèvement de la place Tiananmen à Pékin. «Ma cellule était en permanence pleine à craquer. Près de 80% de mes codétenus étaient condamnés à mort.» Ils ne savaient pas quand aurait lieu leur exécution. A un moment ou à un autre, les gardiens apparaissaient et emmenaient quelqu’un.

C’est lors du 4e Congrès mondial contre la peine de mort, qui s’est tenu en février dernier à Genève, que Zhou Qing a parlé pour la première fois depuis de longues années du temps qu’il avait passé dans le couloir de la mort. La Chine continue à exécuter un très grand nombre de personnes. Mais impossible de savoir exactement combien. Le gouvernement refuse de publier des chiffres. La peine de mort est considérée comme un secret d’Etat. Pour protester contre cette pratique, Amnesty International a décidé cette année d’exclure la Chine de ses statistiques annuelles sur la peine de mort. «Les autorités prétendent qu’il y a moins d’exécutions qu’autrefois. Mais s’il en est ainsi, pourquoi ne veulent-elles pas donner de chiffres ?», explique Claudio Cordone, Secrétaire général par intérim d’Amnesty International. Des preuves obtenues les années précédentes et des sources actuelles laissent penser qu’en 2009, le nombre de personnes exécutées en Chine se chiffrerait à nouveau en milliers. La peine capitale peut être prononcée pour soixante-huit crimes, dont de simples délits fiscaux.

Ce ne sont pas seulement les chiffres que l’empire du Milieu garde secrets. Dans de nombreux cas, les proches des condamné·e·s ne sont même pas averti·e·s à l’avance de l’exécution. Les organes des personnes mises à mort sont utilisés pour greffer des malades. Les bourreaux les écoulent dans tout le pays et assurent ainsi à la peine de mort une rentabilité économique. Le mode d’exécution continue à être la fusillade, bien que les autorités de Pékin commencent à adopter l’injection létale, une méthode «plus propre, plus sûre et plus pratique».

Probation de deux ans

Il y a pourtant quelques signes d’espoir. Depuis 2007, la Cour suprême doit rejuger tous les condamné·e·s à mort. Des avocat·e·s s’engagent pour que les condamné·e·s puissent faire valoir leurs droits, quand bien même rares sont les personnes qui en ont la possibilité. L’avocat pékinois Sun Zhongwei tente d’obtenir une forme de sursis pour ses client·e·s : les tribunaux peuvent en effet accorder une période de probation de deux ans, au terme de laquelle ils décident ou non de commuer le jugement en une peine d’emprisonnement. «Ce système de probation conduit souvent à des grâces », explique Sun Zhongwei, qui appartient au Beijing Death Penalty Defence Lawyers Network (Réseau des avocat·e·s contre la peine de mort de Pékin). Cette association d’avocat·e·s est apparemment tolérée par les autorités. Son travail n’est cependant qu’une goutte d’eau dans l’océan: non seulement la Chine exécute un nombre exorbitant de personnes, mais sa population approuve largement la pratique de la peine capitale.

Le secret règne au Japon

Le public occidental néglige largement le fait que le Japon, nation industrialisée, continue à pratiquer la peine de mort. Cette nation a connu neuf exécutions en 2007, quinze en 2008 et sept en 2009. La ministre de la Justice joue là aussi un rôle important: l’entrée en fonction de Chiba Keiko, opposante déclarée à la peine de mort, a laissé planer l’espoir d’un changement. Ses partisan·e·s ont jusqu’à présent été déçu·e·s. La nouvelle ministre n’a certes ordonné aucune exécution, mais elle n’a pas fait de pas décisif dans la direction de l’abolition.

«Dans mon pays, la peine de mort est entourée de beaucoup de silence », explique Maiko Tagusari, juriste et activiste du Center for Prisonniers’ Rights (Centre pour les droits des prisonniers) au Japon. «Les gens ont peu d’informations sur la criminalité. Ils pensent que des crimes graves se produisent sans cesse, alors que le Japon est un pays sûr», poursuit-elle. L’avocate est persuadée que si la population continue à approuver la peine de mort, c’est en raison de cette désinformation. «Au Japon, les condamnés sont exécutés par pendaison, comme il y a cent quarante ans. Cela ne devrait pas être possible dans un pays réellement démocratique où la population a accès à l’information.»

Campagne électorale mortelle

Bhatara Ibnu Reza travaille pour IMPARSIAL, une ONG indonésienne qui observe la situation des droits humains, et fait état d’une situation encore plus effrayante: «Dans mon pays, le gouvernement exécute des gens pendant la campagne électorale afin de gagner des voix.» En se référant à la religion, le régime au pouvoir veut attirer les voix des musulman·e·s du plus important pays islamique du monde. Bhatara Ibnu Reza condamne ce procédé qui, à ses yeux, établit un lien fallacieux: «La peine capitale est réglementée par la loi, pas par la religion.» De plus en plus de juges rejetteraient la peine de mort. Mais ils ne parviennent pas à s’imposer par peur des sanctions politiques. La balle est dans le camp des parlementaires. Il faudrait un travail de lobbying pour les amener à rayer la peine de mort des recueils de lois. Un signal positif toutefois: en 2009, aucune exécution n’a eu lieu en Indonésie; l’année précédente, l’Etat avait mis à mort dix personnes.

Les abolitionnistes reprennent courage en constatant que, pour la première fois, l’Afghanistan, la Mongolie et le Pakistan n’ont exécuté personne durant l’année 2009. Les tribunaux pakistanais ont toutefois condamné deux cent septante personnes à la peine capitale, et les couloirs de la mort abritent actuellement plus de sept mille détenu·e·s. La peine de mort est également pratiquée par la Thaïlande, le Viêt-Nam, Singapour et la Corée du Nord. Le chemin sera long jusqu’à ce que l’Asie soit débarrassée de ce châtiment inhumain.