Congo Réinsérer les enfants soldat·e·s: un vrai défi

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°61, publié par la Section suisse d’Amnesty International, mai 2010.
Depuis quinze ans, Murhabazi Namegabe travaille à la réinsertion des enfants soldat·e·s dans la société congolaise. Grâce au Bureau du service volontaire pour les enfants et la santé (BVES), basé à Bukavu (RDC), il redonne espoir à des centaines de jeunes.

© Fabrice Praz

AMNESTY : Une fois démobilisé•e•s, dans quel état arrivent ces enfants dans votre centre ?

Murhabazi Namegabe : Ils arrivent dans un état de pure animosité. Il faut s’en occuper jour et nuit. Les enfants ne vont pas dans ces groupes armés pour jouer ! Ces groupes sont de véritables mouroirs : seuls quatre enfants sur dix auront la chance de survivre et de passer par nos centres. Un jour, nous avons recueilli une jeune fille de quatorze ans. Un groupe armé était arrivé dans son village. Des hommes ont violé ses parents devant elle. Une fois ces hommes partis, d’autres sont venus à son secours et lui ont proposé d’intégrer leur groupe pour se venger. Que pouvait-elle faire ? Elle les a rejoints. Mais une fois là-bas, elle est devenue leur esclave sexuelle, revivant les scènes macabres que ses parents avaient vécues. Nous recevons aussi des enfants qui ont été blessés lors d’affrontements et qui restent des jours sans être soignés. Ils arrivent chez nous en gémissant, dans de terribles douleurs. C’est un travail très difficile. En 2009, j’étais tellement stressé que j’ai dû être évacué pour des soins médicaux. A un certain moment, on ne supporte plus ce qu’on entend, voit et vit auprès de ces enfants. Sans compter les menaces quotidiennes qui pèsent sur nous.


Comment se trouvent-ils embrigadés dans ces mouroirs ?

Une fois que les enfants sont enlevés ou recrutés, ils sont amenés dans des camps de fortune dans la brousse et la forêt. En premier lieu, les chefs essayent de briser tout lien avec leur famille ou leur commu-nauté afin de mieux les déshumaniser et les contrôler. Certaines filles nous expliquent qu’une fois arrivées dans ces camps, les combattants les ont déshabillées et forcées à servir les hommes complètement nues pendant une semaine, afin de les couper de tout monde moral et civilisé. Suite à cette initiation, on leur apprend le maniement des armes. En deux semaines à peine, ces enfants sont censés être prêts à aller au combat. Mais la formation est faite à la hâte, sous la menace constante d’attaques d’autres groupes. Nous avons eu des témoignages d’enfants qui se sont tiré dessus parce qu’ils n’avaient pas eu le temps d’apprendre l’utilisation d’un fusil en un laps de temps aussi court.


La communauté internationale a réagi en traduisant plusieurs seigneurs de guerre devant la justice. Quel est l’impact sur le terrain ?


Ces jugements ont un certain effet dissuasif. Les chefs de groupes armés qui ont un accès à l’information par radio, même au fin fond de la brousse, prennent cette menace au sérieux. D’ailleurs, ils ont commencé à changer de stratégie. Ils cachent les enfants et nient leur utilisation. Ils demandent également aux enfants de mentir sur leur âge. Ils sont de plus en plus conscients que la justice est peut-être en retard, mais qu’elle n’est jamais absente. Par contre, il reste un grand nombre de chefs de guerre qui sont tellement drogués ou devenus fous suite aux exactions qu’ils ont commises sur les populations civiles qu’ils sont coupés du monde extérieur.


Une fois nez-à-nez avec ces chefs armés, violents et souvent drogués, comment négocier pour leur extirper ces enfants ?


C’est un travail extrêmement dur et risqué de demander à un chef rebelle de remettre ces enfants soldats. Souvent, il nous accuse d’être envoyés par un groupe ennemi pour déstabiliser ses effectifs. Nous avons aussi été pris en otage en échange de la libération d’un enfant ou on nous a réclamé de l’argent en caution. Il nous est même arrivé d’être arrêtés et mis dans des cachots maculés de sang, et on nous expliquait comment la veille d’autres personnes avaient été exécutées à la même place.


Dans de telles conditions, comment arrive-t-on tout de même à raisonner ces chefs ?


Nous n’avons pas beaucoup d’options. Nous essayons de jouer sur le nombre, en allant négocier avec eux à dix ou vingt personnes. Nous essayons de les convaincre de l’utilité de préserver les enfants. En RDC, ils représentent près de 60% de la population. Si ces enfants meurent ou ne vont plus à l’école, une fois la guerre terminée, qui va s’occuper de la communauté ? La deuxième stratégie est officielle. Depuis 2004, nous avons obtenu une première victoire avec la création d’un programme national de désarmement, de démobilisation et de réinsertion des enfants. Un programme soutenu par la mission de l’ONU au Congo et l’UNICEF qui nous a permis d’aller réclamer au nom de la loi la démobilisation des enfants. En janvier 2009, nous avons eu une nouvelle victoire avec l’adoption de la première législation portant sur la protection de l’enfant qui interdit l’utilisation de soldats de moins de dix-huit ans.


Une fois la lutte de la démobilisation gagnée, comment réinsérer ces enfants dans la société ?

Pendant que l’enfant se trouve dans notre centre, il essaie d’élaborer avec les assistants sociaux un projet de vie. Il analyse ses possibilités, ses capacités, s’il peut retourner à l’école ou apprendre un métier. Une fois que les enfants sont replacés dans leur famille ou qu’une stratégie de formation est adoptée, nous assurons le suivi. Nous leur rendons visite une fois par mois et nous avons mis en place des relais dans les communautés, ce que nous appelons le noyau communautaire pour la protection des enfants, qui nous aide à les suivre pour qu’ils ne soient plus repris par les groupes armés. Les filles sont plus marquées par leur utilisation dans les groupes armés. Elles sont recrutées très jeunes, entre huit et douze ans, et elles sont soumises à des violences et à un esclavagisme sexuels. Lorsqu’elles arrivent au centre, elles ont con-nu des problèmes de santé, des infections sexuelles, elles ont dû avorter dans la brousse ou elles ont eu des grossesses difficiles. La prise en charge est très difficile, leur réinsertion aussi. Celles qui ont eu des bébés ou qui ont avorté ne veulent plus retourner à l’école. Elles ont besoin d’une activité qui leur rapporte directement de l’argent pour s’occuper d’elles et de leur enfant.


Qu’en est-il de ceux qui se retrouvent seuls, sans famille ?


Malheureusement, il arrive parfois que nous ne parvenions pas à retrouver la famille d’un enfant. Pour ces enfants-là, nous devons trouver une solution en ville. Nous avons mis en place une stratégie de création de foyers. Ce sont des logements de fortune dans lesquels nous regroupons quatre enfants ayant presque le même âge et auxquels nous assurons un suivi du BVES. Ces foyers deviennent comme des familles, nous pouvons ainsi les inscrire à l’école ou pour un apprentissage, jusqu’à ce qu’ils deviennent autonomes.