La police sud-africaine a le permis de tuer

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°61, publié par la Section suisse d’Amnesty International, mai 2010.
C’est par des technologies de surveillance ultramodernes et une présence policière massive que l’Afrique du Sud entend assurer la sécurité du Mondial 2010. Les forces de l’ordre ne devront pas hésiter à tirer. Les droits humains ne sont pas censés être de la partie.

Hillbrow était autrefois un quartier blanc moderne. Ici, l’apartheid a commencé à s’effriter plus tôt qu’ailleurs. Dans les années 1980, cette partie de la ville était devenue une «zone grise», célèbre pour sa vie nocturne, appréciée de toutes celles et tous ceux qui n’étaient pas des extrémistes de droite. Mais peu à peu, les propriétaires blanc•he•s ont déserté les lieux pour des quartiers plus prestigieux.

Des réfugié•e•s du Congo et d’autres pays en guerre sont arrivé•e•s. Et de nombreux pauvres les ont rejoint•e•s, venu•e•s de loin pour chercher une vie meilleure dans la ville de l’or, Johannesburg, la plus grande métropole au sud du Sahara. Les immeubles cossus de Hillbrow se sont transformés en bidonvilles, symbolisant le déclin que les pessimistes enragé•e•s croient voir partout dans le pays.

La réalité de ce quartier à la dérive témoigne de façon criante des effets conjugués du chômage, de la pauvreté, du sida et de la criminalité. Et prouve qu’à elles seules, les mesures policières ne résolvent que peu de choses. Des caméras de surveillance sont installées à plusieurs carrefours. La police est très présente dans les rues. Cela a un certain pouvoir de dissuasion durant la journée, mais dès la nuit tombée, le crime reprend ses droits. C’est alors le règne de la violence brute, et le quartier retentit de coups de feu.

Mais les puissants d’Afrique du Sud ont actuellement des problèmes plus urgents: à un jet de pierre de Hillbrow se trouve le stade d’Ellis Park, l’une des arènes où se jouera le Mondial de football 2010. Assurer la sécurité durant cette période est le plus grand souci des autorités. En juillet 2009, le président Jacob Zuma a nommé un nouveau chef de la police nationale: Bheki Cele, auparavant ministre de la Sécurité de la province de KwaZulu-Natal. Bheki Cele, ancien combattant de la liberté toujours coiffé de son panama, est un adepte de la ligne dure. Il entend driller ses quelque 185000 agent•e•s de police pour un maximum d’efficacité et éradiquer la corruption qui a causé la chute de son prédécesseur. Il affectionne les visites surprises dans les postes de quartier. « Lorsque la machine sera parfaitement huilée, les criminels devront apprendre à courir vite», promet-il. La plupart de ses compatriotes se délectent de ce genre de déclarations musclées. Le pays souffre depuis des années d’un taux de criminalité parmi les plus élevés de la planète. Avec près de cinquante meurtres par jour, l’Afrique du Sud se situe juste derrière la Colombie, championne de ce sinistre classement.

Depuis sa fondation il y a à peine plus d’un siècle, Johannesburg s’est développé à un rythme effrayant. La ville des chercheurs d’or continue à présenter de puissants contrastes, entre une richesse tapageuse et une oppressante misère. On voit partout les campements de fortune des sans-logis – huttes de tôle, de bois et de ca ton. Ils surgissent d’un jour à l’autre à côté des voies de chemin de fer et des autoroutes. C’est là que vivent les Sud-Africain•e•s les plus pauvres, en compagnie de réfugié•e•s des pays voisins comme le Zimbabwe et le Mozambique. La cohabitation a étonnamment bien fonctionné pendant longtemps. Mais l’atmosphère se détériore avec le désenchantement croissant de la population. Le mélange devient explosif. Les quelques rares emplois suscitent une concurrence féroce.

La pauvreté, cause de criminalité

Que faire? Personne ne conteste que la cause véritable de cette terrible criminalité, c’est la pauvreté. Une société à peine plus juste semble pourtant très lointaine. Plus grave encore : à mesure que les cas de corruption et de favoritisme sont rendus publics, les pauvres perdent l’espoir d’un avenir meilleur.

Pour les partisans de la prévention, il est d’autant plus important de mettre en place une justice et une police qui fonctionnent et de doter les quartiers d’eau potable, de sanitaires, d’électricité, d’un éclairage public convenable et de structures d’accueil pour les enfants – la construction laborieuse d’une société civile. Et de telles initiatives naissent partout dans la population.

Au cœur de Johannesburg, en revanche, on œuvre depuis une décennie à l’avènement de la vidéosurveillance. Chaque jour des milliers de personnes affluent de très loin dans le centre-ville pour travailler ou faire leurs achats. La bourse et de nombreuses grandes entreprises et magasins l’ont quitté depuis longtemps pour s'installer dans les faubourgs riches. La Cour suprême, quelques banques et le quartier général de l’ANC, parti au pouvoir, y sont restés. Raison pour laquelle les troupes du Metropolitan Police Department disposent de moyens beaucoup plus importants que leurs collègues de Hillbrow, qui jouxte le centre.

Depuis novembre 2009, les responsables affûtent leur arsenal rhétorique. La nouvelle stratégie de Bheki Cele s’appelle «shoot to kill» (tirer pour tuer). Selon le chef de la police, ses hommes ne doivent pas se poser de questions sur «ce qui se passera ensuite». «Nous allons serrer les boulons, annonce son ministre de tutelle, Nathi Mthethwa, nous ferons la chasse aux criminels.» «Oui, descendez ces bâtards, ces criminels irrécupérables», renchérit le vice-ministre Fikile Mbalula, qui appelle à la «guerre contre les criminels ». Et tant pis si des civils non concernés sont tués. Certain•e•s militant•e•s de l’ANC rêvent déjà de réintroduire la peine de mort.

Bheki Cele souhaite de nouvelles lois pour «libérer» les agent•e•s de police, c’est-à-dire leur faciliter l’usage des armes à feu. Il veut à nouveau durcir les paragraphes, amendés depuis la fin de l’apartheid, qui permettaient autrefois à des commerçant•e•s fâché•e•s de tirer sur les voleurs de pommes. «Nous ne pouvons pas mettre à égalité les droits humains des victimes et des coupables», tonne le nouveau chef de la police.

Les statistiques qui couvrent la dernière année de son mandat comme ministre du KwaZulu-Natal montrent que le nombre de personnes mortes pendant des gardes à vue y est passé de 83 à 258, ce qui est plus que dans toutes les autres provinces.

Et on ne peut se plaindre du manque de zèle à tirer. L’année dernière, plus d’une centaine de fonctionnaires de police ont perdu la vie dans l’exercice de leurs fonctions. Durant la même période, la police abattait près de six cents personnes. Certaines étaient suspectes, d’autres se trouvaient par hasard dans la ligne de tir. Dans ce débat très émotionnel, celles et ceux qui se battent pour protéger les droits humains n’ont pas la tâche facile. Leur ton est devenu rude, leur langage militant.