Une université du coeur

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°61, publié par la Section suisse d’Amnesty International, mai 2010.
Quatre fois par an, pendant une journée, l’Université populaire d’ATD Quart Monde transforme le centre national de l’association à Treyvaux (Fribourg) en un lieu de rencontre et d’échange. Lors de la dernière édition, c’est le thème de l’accès à la santé qui a animé toutes les discussions. Comment prendre soin de soi quand on vit depuis de nombreuses années dans une situation de pauvreté ?

© Fabrice Praz

A peine entré dans la pièce, on est saisi par un mélange d’odeurs de plantes aromatiques. Thym, estragon, romarin, verveine... Dans un décor de ferme, avec chaises et tables en sapin, une dizaine de personnes s’activent autour de ces précieuses herbes. On les manipule avec précaution, on les hume, on rigole. D’une voix calme, Adrienne distille ses conseils: «En infusion, le thym apaise la toux et soulage les maux de gorges. C’est excellent contre les refroidissements !» On écoute attentivement. L’exercice peut sembler anodin, mais quand on vit depuis de nombreuses années dans la pauvreté, ces remèdes naturels font du bien. Les années passant, être à l’écoute de son corps, s’alimenter de manière équilibrée ou même aller voir un docteur devient problématique.

«C’est difficile de trouver un bon médecin, car pendant de nombreuses années, on ne s’est pas soigné, on ne s’est pas bien occupé de soi. On ne sait pas vers quel médecin se tourner. Et une fois qu’on en a finalement trouvé un, il y a la peur du résultat, de découvrir qu’on est peut-être malade et de devoir payer des traitements chers », témoigne Martine*. Et une fois qu’on a fait le pas, que le diagnostic est posé, parfois les choses se compliquent. « Certaines personnes ont beaucoup de médicaments. A la pharmacie, ils entendent les gens dire : ''T’as vu celui-ci, il vient prendre sa drogue.'' Ce n’est pas de notre faute si on est malade. Etre malade, ça isole, ça entraîne la solitude », s’insurge Christiane*.


Décryptage

Depuis le matin, les dizaines de participant•e•s à l’Université populaire d’ATD Quart monde échangent leurs expériences sur l’accès au soin. Quelles sont les raisons qui font qu’on est en mauvaise santé ? Qu’est-ce que c’est qu’être en bonne santé? Est-on responsable de nos problèmes physiques ? L’accès à la santé pour tous et toutes, est-ce une réalité ? Chacun•e apporte ses réponses, mais une chose est certaine : la santé ne dépend pas que de l’état physique. Et c’est là tout le problème.


L’argent reste une forte barrière pour se soigner. L’inquiétude se cristallise sur l’assurance. «Les personnes vivant dans la précarité ne peuvent pas payer leur assurance maladie. Certaines personnes sont actuellement dans la situation où elles prennent seulement la moitié de leur traitement antisida. A cela s’ajoute la dépression. C’est le parcours du combattant pour aller à l’hôpital et pour avoir les médicaments. Le système des assurances maladies est très dur et inadéquat. L’assurance maladie stipule que tant que la totalité n’est pas remboursée, les prestations sont toujours coupées», explique Sophie, bénévole au groupe SIDA Genève.

Derrière elle, un trèfle, dessiné sur une feuille verte, est punaisé contre le mur. «Spirituel », «biologie », «sociologie » et «psychologie», tels sont les mots écrits dans les pétales, autant d’éléments qui conditionnent le bien-être. Comment se sentir bien quand on n’arrive pas à donner un sens à sa vie, quand on ne croit plus en rien? Comment ne pas se sentir mal quand le milieu social qui nous entoure nous tourne le dos? «L’an dernier, j’ai été voir un médecin près de chez moi. Quand je lui ai dit où j’habitais, il m’a répondu: ''C’est là où il y a tous les cas sociaux.'' Je n’ai rien osé répondre. A cause de cette remarque, je me suis sentie mise au ban de la société. Du coup, je ne suis jamais retournée chez ce médecin. J’avais commencé des examens, mais j’ai tout arrêté», s’exclame Martine.

L’Université populaire Quart Monde est aussi là pour cela, reconstruire ce lien social, sortir de chez soi, rencontrer du monde et partager ses expériences. Sur les deux étages de la ferme de l’association, on travaille activement à cette reconstruction. Chacun y met du sien dans le cadre chaleureux et intimiste de ce lieu. Un cadre nécessaire pour que les participant•e•s osent s’exprimer. Chaque mot est important. Pour certain•e•s, s’exprimer en public et mener une réflexion avec d’autres est un véritable défi. Les voix qui se succèdent au micro sont parfois hésitantes. Par peur de se dévoiler ou simplement du fait de sentir l’attention des autres fixée sur soi ? Une chose est sûre, une fois le micro éteint, c’est la satisfaction d’avoir été écouté•e qui prime, car vivre dans une situation de pauvreté, c’est souvent vivre dans le silence – ne plus se faire entendre.

A l’université, chaque parole compte et est égale aux autres. «Pour les familles qui n’ont jamais été écoutées et qui n’ont jamais été prises au sérieux, c’est une occasion de parler avec honneur, en ce sens que leur parole compte pour quelqu’un, qu’elle est prise en considération par quelqu’un. Dans le projet de l’Université populaire, il y a à écouter, à dialoguer et à honorer une parole pour la porter ailleurs. » C’est en ces termes que le père Joseph Wresinski, fondateur d’ATD Quart Monde, a défini ces universités.


Porter sa voix

Et on travaille cette parole. Au deuxième étage se déroule l’atelier de chant. On respire profondément  on s’étire, on réveille son corps, on chauffe ses cordes vocales et on se lance. En quelques minutes – et beaucoup de sueurs froides – la magie opère. Derrière son piano, Florence, la cheffe de cœur, sourit. Mission accomplie. Les participant•e•s chantent à pleins poumons. A la fin du cours, personne ne veut s’arrêter. Finalement, c’est l’odeur de fraise qui monte depuis la cuisine qui convainc les ultimes récalcitrant•e•s. Toujours en tablier, Claudine porte avec fierté un plateau parsemé de desserts aux fraises. «Que des produits sains et bons pour la santé!», s’exclame Véronique, cuisinière en cheffe. Car quand on a juste assez d’argent pour survivre, les repas se composent d’habitude de surgelés – faciles et peu chers.

«Oui, mais comment manger équilibré quand on vit avec le minimum vital ?, intervient Marinette. On va forcément provoquer des carences, manger des choses qu’on ne devrait pas, des plats précuits, trop salés ou trop sucrés.» Et il est difficile de sortir des habitudes qu’on a prises. Un réapprentissage qui a un coût, mais là encore, le système D existe. «Il y a un lieu à Genève qui s’appelle l’Union des maraîchers genevois, où l’on vend des produits de très bonne qualité, tous les invendus de la Coop, de la Migros ou de Denner, qui n’ont pas les bons calibres ni la beauté du fruit, du légume. Et ils les vendent à des privés, tout le monde peut y aller et c’est vraiment moins cher, par exemple trois salades pour un franc cinquante», explique Delphine.

La journée se termine. A l’extérieur, un paysan est en train de ranger son tracteur et ses outils dans sa ferme. Par petits groupes, Martine, Christiane et les autres quittent la ferme, avec des outils qui pourront aussi être utilisés pour mieux se soigner, mais aussi avec des propositions qui pourront être travaillées pour être transmises aux professionnel•le•s de la santé et aux politiques afin de permettre un vrai droit à la santé pour toutes et tous.