Il est difficile d'avoir des informations sur la Corée du Nord et encore plus particulièrement sur les lieux où les voix dissidentes sont enfermées et exécutées. Les images satellites permettent de contourner la censure de Pyongyang. Depuis 2007, l'économiste américain, Curtis Melvin, collecte sans relâche des informations sur le pays qu'il diffuse sur son site North Korea Economy Watch et sur Google Earth («North Korea uncovered») © Curtis Melvin/ www.nkeconwatch.com
Il est difficile d'avoir des informations sur la Corée du Nord et encore plus particulièrement sur les lieux où les voix dissidentes sont enfermées et exécutées. Les images satellites permettent de contourner la censure de Pyongyang. Depuis 2007, l'économiste américain, Curtis Melvin, collecte sans relâche des informations sur le pays qu'il diffuse sur son site North Korea Economy Watch et sur Google Earth («North Korea uncovered») © Curtis Melvin/ www.nkeconwatch.com

Corée du Nord Au royaume des ténèbres

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°62, publié par la Section suisse d’Amnesty International, septembre 2010.
La République populaire démocratique de Corée du Nord est le dernier pays communiste du globe à être gouverné selon le modèle stalinien. La propagande du régime de Kim Jong-il s’emploie sans relâche à endormir toute velléité de révolte, alors que l’économie est rongée par la corruption et que les gens ont froid et faim. On estime que deux cent mille personnes croupissent dans les prisons et les camps de travail.

Sur Google Map, la Corée du nord est une tache blanche où ne figure aucune donnée topographique, à l’exception de la capitale Pyongyang. Selon un recensement de 2008, cette terra incognita est pourtant peuplée par vingt-trois millions de personnes, dont la moitié vivent dans des bourgs et des villes de taille moyenne. Le pays ne compte qu’une métropole, la capitale, qui, avec plus de trois millions d’habitant·e·s, constitue l’unique «fenêtre sur le monde» d’un Etat hermétiquement fermé au reste de la planète. Ici sont concentrés le pouvoir et les capitaux, mais également les ambassades ainsi qu’une poignée d’organisations internationales. Parmi elles, les agences de l’onu et six onG affiliées à l’union européenne. La Direction suisse du développement et de la coopération (DDC) y est présente depuis 1997. L’économie planifiée a doté le centre de Pyongyang d’une série d’immeubles de prestige, comme l’hôtel ryugyong, haut de trois cent trente mètres, qui a coûté sept cent cinquante millions de dollars, et dont le chantier ouvert en 1989 n’a jamais été terminé. S’y dressent aussi le monument Juche, symbolisant la doctrine de l’Etat, et la statue du fondateur du régime actuel, Kim Il-sung, dont la mort en 1994 a provoqué des vagues d’hystérie collective. En 1998, une modification de la Constitution l’a d’ailleurs érigé au rang de «président éternel ».

Alors qu’à Séoul, la capitale de la Corée du Sud, les artères fortement éclairées bouillonnent d’une intense vie nocturne, les rues de Pyongang, elles, sont plongées dans une obscurité inquiétante. La situation économique catastrophique de la Corée du nord se ressent au cœur même de sa capitale. Les coupures d’électricité sont monnaie courante, et cela fait des années que les logements ne sont plus approvisionnés en eau chaude. Le chauffage y est rare. Dans les villes de province et à la campagne, les conditions de vie sont parfois dramatiques. on voit des usines abandonnées faute de sources d’énergie et de pièces de rechange, des locomotives à vapeur carburant aux vieux pneus, des pistes en béton surdimensionnées sur lesquelles ne roule aucune voiture, une agriculture inefficace utilisant l’attelage de bœufs plus souvent que la machine. Le paysage est aride, après que les occupants japonais ont abattu la plupart des arbres pendant la première moitié du vingtième siècle.

Au cours de la dernière décennie, quelques journalistes occidentaux ont réussi à filmer la Corée du Nord. Bien que les autorités cherchent à empêcher tout contact de la population avec l’étranger, de plus en plus d’images ont commencé à révéler ce que le régime aurait bien voulu garder caché : la faim et la pauvreté qui accablent les Nord-Coréen·ne·s. Des pêcheurs frigorifiés attendent devant des trous dans la glace des rivières, des femmes fouillent dans la boue à la recherche de n’importe quoi pour alimenter leur feu, les cadavres congelés de fugitifs gisent au bord des fleuves qui longent les frontières, des colonnes de prisonniers manient la pelle et la pioche sous l’œil impassible des gardiens. Des enfants rachitiques regardent dans le vide, pendant que leurs mères préparent une soupe à base de racines et d’autres ingrédients non identifiables.

Un système de santé en déliquescence

Amnesty International a publié le 15 juillet un rapport sur la situation sanitaire et l’accès aux soins médicaux en Corée du Nord. Le bilan est effrayant : vingt ans après la famine catastrophique du début des années 1990, qui a décimé plus d’un million de personnes, le manque de sécurité alimentaire reste un problème existentiel pour des millions de Nord-Coréen·ne·s. Les autorités ont attendu cinq ans avant de demander l’aide de la communauté internationale. La marge de manœuvre laissées aux organisations humanitaires était très réduite. La sous-alimentation chronique affaiblit le système immunitaire, perturbe le développement des jeunes et favorise la propagation des épidémies.

Bien que le système de santé soit officiellement gratuit pour tout le monde, dans les faits, les médecins demandent à être payés en cigarettes, en alcool ou simplement en vivres. on procède à des amputations sans narcose et à des opérations à la lueur des bougies pour cause de panne d’électricité. Selon l’organisation mondiale de la santé (oMS), la Corée du nord ne dépense qu’un demi-dollar par personne et par année pour la santé de sa population. C’est moins que tout autre pays au monde. Le prix des denrées alimentaires a explosé depuis décembre 2009, après une réforme monétaire douteuse, que les observateurs ont identifié comme une offensive du régime contre le commerce privé sur les marchés. Selon l’organisation caritative sud-coréenne Good friends, citée par Amnesty International dans son rapport, des milliers de personnes seraient mortes de faim entre janvier et février dernier dans la province du Sud-Pyongan suite à cette soudaine flambée des prix.

Hermétiquement verrouillé

Il est difficile de se représenter comment Kim Jong-il a pu utiliser l’appareil de l’Etat pour isoler totalement la population du reste du monde et l’empêcher d’avoir accès à la moindre information indépendante. Internet est interdit – seules les élites proches du pouvoir peuvent l’utiliser –, de même que les téléphones portables. Les infractions sont très durement punies. une conversation téléphonique avec l’étranger peut valoir plusieurs années de camp de travail, voire la peine de mort.

Selon les estimations de l’équipe sud-coréenne qui gère le portail internet Daily North Korea, autour du dissident et ancien secrétaire du Parti hwang yang yop, près de trois cent mille personnes seraient détenues dans des camps de travail et trois cent mille de plus dans des prisons. L’expert français sur la Corée du nord Pierre rigoulot pense qu’en bientôt soixante ans de dictature, plus de trois millions de personnes sont mortes, lors de la guerre de Corée (1,3 mil­lion), dans les prisons et les camps de travail (1,5 million) et lors des purges internes au Parti (cent mille).

Beaucoup de réfugié·e·s qui ont pu fuir au Sud racontent toutes et tous les mêmes récits à propos d’exécutions publiques en présence d’enfants et de méthodes de torture d’une cruauté inimaginable. Les «zones spéciales» sur lesquelles la dictature exerce un contrôle particulier se situent à travers tout le pays.

Pourtant, aucune opposition n’est visible nulle part. Dès leur plus tendre enfance, les nord-Coréen·ne·s sont soumis au lavage de cerveau. La propagande de l’Etat chante les louanges du « président éternel », héros de légendes fictives et figure de père sacrée. Elle diffuse l’idéologie du Juche, qui mise sur l’autarcie et l’indépendance du pays.

Alors que les gens meurent de faim, le régime utilise un tiers du produit intérieur brut (la moitié selon certain·e·s dissident·e·s), c’est-à-dire environ 24,8 milliards de dollars, pour financer la cinquième armée du monde, qui compte 1,1 million de soldat·e·s. Elle poursuit un programme d’armement nucléaire, mettrait soi-disant en orbite des satellites de communication, et a installé des milliers de missiles dirigés vers la Corée du Sud le long de la ligne de démarcation large de quatre kilomètres qui sépare les deux pays depuis le cessez-le-feu de 1953. Kim Jong-il continue à brandir la menace d’une attaque nucléaire sur cet Etat qu’il appelle « la marionnette des Américains ».

Timide ouverture ?

Malgré tout, les observateurs perçoivent des signes d’ouverture, en particulier dans la capitale. on entend de plus en plus fréquemment parler de «rendement», de «composition des prix» et de «coût de revient», vocabulaire emblématique de l’économie de marché. Le régime a supprimé les cartes de rationnement et oriente les ménages vers l’économie monétaire, même s’il n’a pas touché à l’économie planifiée. Depuis 2002, de petites et moyennes entreprises en provenance de Corée du Sud s’installent à proximité de la ville de Kaesong (338 000 habitant·e·s), au sud-ouest du pays. un millier de Sud-Coréen·ne·s traversent chaque jour la frontière pour venir travailler dans cette zone économique spéciale.

Agé de soixante-neuf ans, Kim Jong-il a survécu à une attaque cérébrale il y a deux ans, et des sources affirment qu’il devrait présenter son successeur en septembre prochain, en la personne de son fils Kim Jong-eun, âgé de vingt-six ans, qui a étudié en Suisse. Les expert·e·s se demandent cependant si l’armée restera loyale au fils après la mort du père.