Après les troubles meurtriers, une femme dans les décombres de ses propriétés familiales. © UNHCR/S. Schulmann
Après les troubles meurtriers, une femme dans les décombres de ses propriétés familiales. © UNHCR/S. Schulmann

Kirghizistan Une «oasis de démocratie» à la dérive

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°62, publié par la Section suisse d’Amnesty International, septembre 2010
Le récent conflit qui a éclaté au Kirghizistan a une forte coloration ethnique. Mais d’autres facteurs, notamment économiques, ont joué un rôle central dans l’embrasement du pays. Une situation volatile inquiétante aux yeux des spécialistes.

«La Suisse de l’Asie centrale » : c’est en ces termes qu’on a longtemps présenté la république kirghize. Les événements de ces derniers mois ont pourtant montré que, sous une appa­rente cohésion sociale, la colère grondait depuis longtemps. Les observateurs et observatrices n’ont d’ailleurs été qu’à moitié surpris·es lorsque, en avril der­nier, des manifestations de l’opposition ont dégénéré pour se transformer en quasi-guerre civile. Les estimations font état de deux cents à deux mille morts, de nombreux blessé·e·s et quelque quatre cent mille personnes obligées de fuir leur foyer, dont cent mille en Ouzbékistan voisin, tandis que des milliers de mai­sons ont été pillées et incendiées.

Comment en est-on arrivé là ? Le Kir­ghizistan s’est longtemps démarqué de ses voisins par son ouverture, que ce soit sur le plan politique, en matière de présence des ONG ou de liberté de la presse et d’expression. Pourtant, comme le relève Thierry Kellner, chercheur associé au Brussels Institute of Contemporary China Studies (BICCS) et spécialiste de l’Asie centrale, «depuis la présidence d’Akaïev, on a assisté à une lente dérive autoritaire, qui s’est accentuée sous le régime de Bakiev, avec notamment des attaques contre la liberté de la presse, et des menaces – voire des agressions – contre des journalistes.»

Aujourd’hui, même si le calme est revenu dans la région, la situation n’en reste pas moins préoccupante, comme le confirme Aygul Shafigulina, porte-parole de la délégation régionale du Comité International de la Croix-rouge (CICr), à tachkent : « La situation s’est calmée, mais il y a toujours des tensions inter-ethniques, surtout à Och. La confiance est rompue entre les communautés et les gens ne croient plus en la capacité du gouvernement à régler la situation. » Le feu couve donc toujours sous la cendre, et la coloration ethnique du conflit laisse augurer une réconciliation pour le moins difficile. Au Kirghizistan, en effet, près de 15% de la population est d'origine ouzbèke. Cette importante minorité réside principalement dans le Sud du pays, dans les villes d’Och et de Djalalabad, précisément là où l’embrasement a été le plus violent. Il faut dire que la population d’origine ouzbèke est surtout constituée de petits commerçants, souvent mieux nantis que la majorité kirghize, dans un pays très pauvre. Cette disparité économique a indéniablement joué un rôle dans l’exacerbation des tensions.

Peut-on pour autant parler de véritable conflit ethnique ? Thierry Kellner invite à la prudence : « Le problème de fond est avant tout économique et politique, explique-t-il. La construction nationale reste problématique. Certaines popu­lations issues des minorités nationales – surtout les ouzbeks – ont des difficul­tés à se percevoir comme citoyen à part entière de la république kirghize. Ces derniers n’ont en effet aucune représen­tation politique et se retrouvent margina­lisés dans l’appareil étatique actuel. » La crainte des spécialistes réside aujourd’hui dans un embrasement potentiel de toute la région. C’est en effet dans la vallée de Ferghana, vaste zone recouvrant des ter­ritoires du Kirghizistan, de l’ouzbékis­tan et du tadjikistan, que se concentre la majorité des tensions. Le découpage territorial souvent arbitraire remonte à l’époque stalinienne. Staline voulait-il « diviser pour mieux régner » ? La tentation est grande de lire le conflit actuel comme un héritage stalinien, mais en réalité beaucoup d’autres facteurs sont entrés en jeu au moment de dessiner les frontières. Ainsi, aux directives émanant de Moscou se sont ajoutés un vrai défi ethnographique et linguistique, la réalité économique, ainsi que les ambitions bien réelles des élites régionales. Thierry Kellner ajoute également que « l’idée de casser l’idée panturque et d’éviter de voir apparaître un grand Turkestan au sud de la russie a joué un rôle impor­tant au moment de tracer les frontières.» Pour le moment cependant, les risques de contagion semblent limités. tous les pays alentours ont en effet réagi avec pru­dence et se sont efforcés de ne pas attiser le conflit. L’Ouzbékistan a ainsi accueilli un grand nombre de réfugié·e·s et a lancé plusieurs appels au calme. La minorité kirghize de ce pays n’a d’ailleurs pas subi d’actes de représailles.

Les grandes puissances, elles, font preuve d’une extrême prudence. Les Etats-unis et la russie possèdent une importante base militaire au Kirghizistan, la base américaine de Manas représentant un élément clé de la stratégie de l’otAn en Afghanistan. L’implication exacte de la russie est quant à elle difficile à évaluer, mais il est certain qu’elle a en tout cas joué un rôle indirect dans la chute de Bakiev, la presse russe ayant mené une campagne virulente contre la corruption du prési­dent et de son entourage. Il faut dire que Moscou n’a jamais vraiment digéré le fait

que Bakiev, qui s’était engagé à limiter la présence des Américains dans le pays en fermant la base de Manas, se soit rétracté. La Chine joue également la prudence, craignant avant tout un débordement dans la province du Xinjiang, où les ten­sions sont déjà suffisamment vives.

Qui profite du chaos ?

Incontes­tablement, les groupes mafieux, dans un pays qui est une plaque tournante de la drogue, ainsi que les mouvements islamistes radicaux, ont tout à gagner de cette situation. Comme le note thierry Kellner, « la mafia, dotée de forces quasi paramilitaires, a des accointances avec les milieux politiques, surtout dans le Sud. Des parrains, dont certains d’ori­gine ouzbèke, étaient d’ailleurs en excel­lents termes avec le président déchu, ce qui démontre également à quel point la lecture purement interethnique de ce conflit est réductrice. » La situation ins­table du Kirghizistan est donc perçue avec inquiétude par les différents acteurs régionaux et extrarégionaux. Comment envisager l’avenir au sein de la popula­tion du Kirghizistan ? Les bases pour une réconciliation nationale semblent actuel­lement pour le moins précaires. une mission internationale a ainsi été refu­sée, certains cercles, notamment à och, ayant semble-t-il beaucoup à craindre d’une enquête menée de l’extérieur. un espoir réside cependant dans la récente nomination d’une commission d’en­quête, constituée d’intellectuel·le·s et de défenseurs et défenseuses des droits humains. Selon thierry Kellner, cette démarche pourrait être salvatrice « pour faire toute la lumière nécessaire sur les événements et combattre les théories du complot qui circulent des deux côtés. C’est un préalable indispensable au réta­blissement d’une véritable paix civile. » un processus qui risque cependant d’être long et fragile, dans un pays où les références à la Suisse appartiennent désormais au passé.

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