Portrait Génération conscience

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°62, publié par la Section suisse d’Amnesty International, septembre 2010.
Voilà près de cinquante ans que l’irréductible Alba Viotto a embrassé corps et âme la défense des droits humains. Aînée parmi les militants d’Amnesty International, Alba Viotto place le droit au cœur de la lutte pour la défense de nos libertés et défend tout particulièrement le droit des femmes. Déterminée, elle appelle les citoyens, d’aujourd’hui et de demain, à être critiques et à ne pas se laisser faire.

Alba Viotto © DR

Mais qu’est-ce qu’elle veut encore, Alba Viotto? Oh rien! Juste qu’on inscrive sur nos tablettes la date du 16 septembre 2010. Et toutes affaires cessantes, s.v.p! Elle fait le pari de réunir trois cents personnes autour du thème «Le viol comme arme de guerre». Et elle va le faire à la sauvette? Et puis quoi encore! Elle va réquisitionner l’Université de Genève, figurez-vous. Et le ciel et la terre n’ont qu’à bien se tenir, de toute façon elle ne leur demande pas leur avis pour aller de l’avant.

Mais d’où vient cette infatigable ? Elle vient de l’Europe en guerre, de soixante millions de morts, surtout des civil·e·s, de la soumission à un système patriarcal, de l’exploitation et du colonialisme, de l’émi­gration et du racisme ordinaire. Elle vient de la conscience du Mal. «L’Europe était détruite et notre génération sacrifiée. Nous n’avons pas eu d’adolescence et on ne recolle pas ça.» Et lorsque l’on a les yeux grand ouverts, on ne peut plus les fermer. L’adolescente est «taraudée». Pour­quoi ? Comment cela a-t-il été possible ?

«C’est parce qu’on a pris des libertés avec le droit. En amont du désastre, on alaissé faire. Alors un jour, ça nous retombe dessus. Au cœur de la bataille, il y a le droit, condition indispensable pour avan­cer, et les droits fondamentaux le sont pour tout le monde. Se battre pour l’un, c’est se battre pour tous.» Et se battre n’est pas un vain mot dans la bouche de la militante qu’elle sera toute sa vie.

Il y a bientôt cinquante ans, Alba Viotto n’est pas restée sourde à l’appel qui «a fait tilt». En Angleterre où elle travaillait, une, deux, trois mille personnes ont créé Amnesty International. Dès qu’elle a pu, elle a rejoint la Section suisse. Pensez donc, une organisation qui défend le droit! Elle n’allait pas laisser passer l’occasion. «J’ai tout connu de l’évolution, les déve­loppements, les blocages, les résistances. Mais vécu aussi de façon positive le long cheminement vers l’ouverture du mandat d’Amnesty, les partenariats avec d’autres organisations.» Mais elle se souvient aussi qu’Amnesty n’a pas défendu Nelson Mandela parce qu’il faisait partie de l’ANC qui prônait la violence. Une épine encore fichée en elle…

Les décennies passent, les batailles s’enchaînent et les illusions se font la malle. Mais toujours la conviction qu’il faut faire reculer les discriminations et les violations du droit qu’elles engendrent inévitable­ment. Et parmi les plus discriminées, les femmes. Alba les défend avec ténacité. Et à son tour, elle fonde. Pour ne prendre qu’un exemple qui lui tient à cœur et à tête, le prix « Femme exilée, femme engagée». Il y a bientôt dix ans qu’il met à l’honneur des femmes sorties de leur condition de victimes. Des femmes actrices de leur vie. Et c’est elles que l’on doit couronner: «Les mili­tants sont là pour aider, faire pression sur les gou­vernements, harceler les parlementaires, car la bonne volonté ne suffit pas, mais ce sont elles les vraies expertes.»

Faire pression, harce­ler, Alba ne s’en prive pas. Alors, entre nous, c’est une sacrée enquiquineuse, pas vrai ? Et comment ! Et ce n’est pas fini, qu’on se le dise. «A chaque fois qu’on fait du chemin, on se rend compte qu’il y a encore beaucoup de chemin. Et j’ai bon espoir, les jeunes vont continuer, par le biais de l’écologie par exemple, et défendre un droit les amènera à en défendre d’autres. Il faut développer la prise de conscience, l’éthique, cultiver l’éducation à la paix et l’action qui va avec.» Et c’est bien ce qu’elle veut, «des citoyens pas commodes qui ne se laissent pas raconter de balivernes»… et ce qu’elle est! Et comme dit le proverbe, « tout seul on avance plus vite, mais à plusieurs on va plus loin ». Alba Viotto continue donc le combat en compagnon­nage pour aller plus loin, plus longtemps.

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